Scènes

RENCONTRE

C her Ami, pour information, fin mars, j'aurai 80 ans! C'est l'une des raisons pour lesquelles je quitterai la Monnaie fin de saison (après 42 ans!)» En février dernier, quelques journalistes accrédités à l'Opéra national reçoivent ce petit carton tracé d'une écriture à la fois efficace et d'une lisibilité si souvent perdue aujourd'hui. Dans ce petit landerneau, l'information fait l'effet d'un double étonnement. Quoi, Julot a 80 ans? Quoi, Julot prend vraiment sa retraite?

Dans le monde culturel belge - sa renommée a de longue date dépassé le monde de l'opéra-, Julot Verbeeck est une figure qui compte. Par sa permanence, d'abord: voici plus de soixante ans qu'il exerce le métier d'attaché de presse. Notamment d'attaché de presse, faudrait-il écrire, puisqu'il a été également employé dans un bureau de technique industrielle, régisseur de plateau, rédacteur de petites annonces («j'y ai appris à écrire plus serré»), responsable de l'affermage publicitaire - comme on disait alors- d'un hebdomadaire de spectacle, designer et penseur d'une taverne ou même... lapidaire : «A quatorze ans, j'avais vu dans «La Dernière Heure» une annonce «On demande lapidaire». Comme je ne savais pas ce que c'était, j'ai pris le dictionnaire, et j'ai vu «polisseur de pierres précieuses»: cela m'a ébloui. Je me suis présenté et j'ai été engagé. On m'a notamment fait polir une série de petits rubis pour une épingle de cravate offerte par un comte belge à Léon Degrelle: les pierres étaient serties pour former le nom Rex.»

PARMI LES GRANDS DE CE MONDE

Plus d'une fois, l'histoire de Julot Verbeeck croise celle des grands de ce pays, et notamment de la famille royale. Fils unique d'un ouvrier teinturier, cordonnier à ses heures, et d'une mère plutôt autoritaire qui sera un temps gérante d'une «crémerie» (un glacier, dirait-on aujourd'hui), il naît à l'hospice de la rue du Canal en mars 1920 - «c'est là que je finirai»

Précise-t-il gaillardement, concevant manifestement cette issue comme un événement lointain-, et vit ses premières années rue de l'Empereur, sur un espace où sera érigée plus tard la Bibliothèque royale. Enfant de choeur à Saint-Jacques sur Coudenberg, il distribue des images pieuses au jeune prince Baudouin. Il le retrouvera peu après, au début de la guerre. «Un ami photographe avait besoin de portraits de Baudouin allant distribuer le goûter à des petits marolliens dans une communauté religieuse rue Haute. Il m'a demandé de guider le Prince, habillé en boy-scout, pour qu'il reste autant que possible dans le champ de l'appareil: je suis donc resté près de lui, alors qu'il servait le café avec une vieille cafetière, et qu'on donnait des croissants et pistolets achetés au marché noir. Plus tard, en faisant mon métier, j'ai souvent revu des membres de la famille royale, et j'ai su qu'il fallait les conduire avec une certaine autorité.»

Homme central de tous les spectacles bruxellois pendant soixante ans, Verbeeck retrouvera maintes fois les Souverains, notamment après une représentation du «Notre Faust» de Béjart. «Il y avait notamment un pas de deux dansé par deux garçons. A la fin du spectacle, l'attaché de presse de la Cour me dit «Nous n'avons pas aimé». Je cours en coulisse chez Béjart et je lui dis «Maurice, il faut venir tout de suite, le Roi veut vous rencontrer.» Ce n'était pas vrai, mais il met son peignoir et arrive au foyer. Je dis au Roi «Monsieur Béjart veut venir vous saluer.» Comme le roi Baudouin aimait beaucoup Béjart, ils se parlent et s'expliquent. Mais j'avais gardé un photographe et, quand le Roi sourit, le photographe déclenche. Le lendemain, dans le journal, cela donnait «Béjart a fait sourire le Roi.» C'était le contre-pied du spectacle, mais j'ai fait toutes sortes de coup comme cela.»

Car Verbeeck va devenir attaché de presse, métier inconnu alors mais qu'il érigera en art véritable. En 1939, lors du premier passage de Trenet à l'Alhambra -«Boum» vient de sortir-, il est au premier rang, sa mère lui ayant payé une place au premier rang pour fêter la fin de ses études. Après le spectacle, il crée un club Charles Trenet dont le rendez-vous est la crémerie maternelle. Très vite, le club se transforme en thé dansant, dans des salles de plus en plus grandes. Entre-temps, Bruxelles est occupée par les Allemands, mais Verbeeck fait revenir Trenet dès 1941 - ce sera la première soirée de variétés au Palais des Beaux-Arts.

On fait appel à lui pour les venues d'Edith Piaf, Tino Rossi, Maurice Chevalier ou Django Reinhardt, non seulement à Bruxelles, mais partout en Belgique.

DES MATCHS DE BOXE

Déporté seize mois en Allemagne pour le S.T.O., il trouvera le temps d'y organiser des matchs de boxes ou de football (tout en précisant n'y rien connaître), de se faire de temps en temps quelques échappées à Berlin pour y visiter notamment le fameux Wintergarten, ou d'y organiser un commerce de photos d'artistes.

Revenu à Bruxelles, Verbeeck retrouve Trenet qui y chante justement. Et le suit pendant deux ans en tournée, remplissant tour à tour les fonctions d'attaché de presse, de secrétaire, d'homme de main, d'habilleur. Tout, ou presque. «Il n'était pas facile: c'était un enfant gâté, et il l'est resté toute sa vie. Ce sont plus les chansons que l'homme qui m'avaient fasciné. Un jour, Armand Bachelier avait écrit un article magnifique sur lui, mais l'avait décrit comme «couperosé». Cela a suffi à le rendre furibard.»

Outre la variété, Julot Verbeeck s'occupe aussi de cirque, notamment dans la célèbre salle du Cirque royal, chère entre toutes à son coeur. «En 1956, pour la première venue en Europe occidentale du Cirque de Moscou, j'avais dessiné l'affiche et j'y avais mis un ours blanc. J'ai été très surpris, quand ils sont arrivés, de voir qu'ils avaient des ours bruns. Parmi eux, il y avait un jeune gars sans allure: le clown Popov. Comme il était plus ou moins de mon âge, nous avons pu communiquer. Je l'ai mis en scène, en réglant ses entrées, et de simple auguste de soirée qu'il était, j'en ai fait une vedette du spectacle, que j'ai présenté notamment à Maurice Chevalier et à Bob Hope. Je lui faisais dire, en français approximatif, «je suis-t-ici».»

INDÉPENDANT

Quand le Cirque de Moscou revient en tournée dans toute la Belgique pour l'Expo 58, Julot sera de nouveau de la partie. Il se lie avec tous les journalistes de la RTB - le cirque passe un mois place Flagey-, et travaille avec Maurice Huisman, impresario co-producteur du spectacle au même titre que Lucien Fonson, des Galeries, et Paul Willems, dramaturge et directeur du Palais des Beaux-Arts. Quand quelques semaines plus tard, Huisman est nommé à la tête de la Monnaie, il prend comme attaché de presse ce ketje de 38 ans que ses origines familiales modestes n'avaient jamais prédestiné à l'opéra. Julot accepte, à condition de rester indépendant, ce qu'il restera toute sa vie: «J'avais à la Monnaie un bureau, tous les services et la base de mes activités, mais je continuais à pouvoir travailler pour d'autres. Cela me donnait une position plus forte à l'égard des journalistes, car j'étais un informateur intéressant puisque m'occupant à la fois du Cirque Royal, du Palais des Beaux-Arts, de l'Ancienne Belgique ou de la Monnaie.»

Quand Gérard Mortier arrive en 1981, il lui propose de rester, comme le fera Bernard Foccroulle dix ans plus tard. «On a fait les premiers rendez-vous de Mortier au café de l'opéra parce que Huisman, dépité de ne pas avoir été repris, ne lui avait mis à disposition que le bureau du chef de plateau dans l'arrière-scène. Un jour, il est arrivé avec une longue veste en fil à fil et les pantalons tout usés: je l'ai emmené chez Butch et je l'ai rhabillé de la tête aux pieds. Pour les photos, je lui faisais enlever sa veste et poser en pull, pour insister sur son image de jeune directeur.»

PAS UN VENDEUR D'ASPIRATEUR

Par son indépendance, Verbeeck est un des rares attachés de presse à avoir su s'imposer comme un véritable partenaire des journalistes, et non comme un vendeur d'aspirateur gardant le pied dans la porte qu'on cherche à refermer. Capable de discerner information et promotion, il use de l'écrit pour communiquer ce qu'il a pour fonction de transmettre et réserve l'oral aux informations essentielles, ou aux scoops savamment distillés à l'un ou à l'autre. Son cordial bonjour est indissociable d'un très fonctionnel «Qu'est-ce que je peux faire pour toi?»

et, quand il évoque l'évolution en plus d'un demi-siècle de la presse du spectacle, le franc-parler est de rigueur: «Les anciens journalistes étaient plutôt ronds-de-cuir, sans doute moins compétents mais aussi moins prétentieux, plus simples qu'aujourd'hui. Hormis quelques empêcheurs de tourner en rond, ils faisaient des critiques de convenance, de référence à leurs fiches précédentes. Aujourd'hui, dans l'opéra surtout, certains journalistes sont même plus compétents que le directeur. Comme pour les artistes, je me sens à leur service, mais je n'ai jamais souhaité aller plus loin. Quand ils me demandent mon avis, j'esquive. Mon rôle, en tant qu'attaché de presse, est d'essayer de faire dire les choses le plus gentiment possible.»

Gardant ses distances avec les journalistes, Verbeeck les aura toujours conservées aussi à l'égard des artistes: «J'ai toujours laissé les artistes tranquilles: j'étais à leur service, mais je n'ai jamais essayé de pénétrer dans leur vie. J'ai noué des relations chaleureuses avec des gens comme Brel, Popov, Van Dam ou Pappano, mais je ne peux parler de contacts particuliers. Les artistes peuvent être parfois bizarres. D'ailleurs, s'ils sont artistes, c'est qu'ils ont une certaine sensibilité, ils ne sont pas comme nous : ils se lèvent le matin, ils se voient dans la glace et ils continuent toute la journée à se voir devant la glace.»

CORNAC D'ÉLÉPHANTS IMPRÉVISIBLES

Plus que ceux de la musique, Verbeeck dit d'ailleurs apprécier les artistes du cirque, lui que des fonctions auront plus d'une fois transformé en cornac d'éléphants imprévisibles (rue Neuve pendant la guerre («je n'ai jamais vu sortir tant de sucres»

rit-il encore), dans un salon de thé ou encore à la RTB. «Les artistes d'opéra ont déjà une référence d'études plus prolongées, et sont conscients de leur importance; le type qui fait son fil de fer ou son trapèze est plus simple, quand bien même ce qu'il fait est tout aussi valable. Puis, les artistes d'opéra sont des solitaires, alors que les gens du cirque sont habitués à l'ambiance familiale.»

Dans le texte en forme d'adieu qu'il a rédigé pour le magazine de la Monnaie, Verbeeck montre finalement pour qui bat son coeur: «Le plus beau spectacle du monde n'est rien sans public. Ce sont ses applaudissements, voire ses réprobations, qui font que les choses changent ou évoluent. Ceci dit entre nous, car ce n'est certainement pas l'avis des décorateurs et metteurs en scène qui se prennent ces derniers temps pour le nombril du monde!»

© La Libre Belgique 2001