Scènes Plongée dans le premier week-end du festival et ses propositions disparates.

Bruxelles, samedi midi. Tandis que la foule se presse au futur musée Kanal-Centre Pompidou, à deux pas, un petit groupe de spectateurs a rendez-vous avec Anna Rispoli. Avec ses complices Lotte Lindner et Till Steinbrenner, l’artiste, performeuse et metteuse en scène installe dans des lieux divers son nouveau projet "Your word in my mouth".


Là où le conflit, souvent, focalise l’attention, il s’agit ici de parler d’amour : les témoignages de huit Bruxellois, aux profils divers, retranscrits, pour une conversation qu’interpréteront huit spectateurs-lecteurs volontaires. Ce jour-là, c’est dans un hôtel de passe presque centenaire que la discussion s’engage. De l’intime, elle voguera vers des sphères plus publiques, sociales, politiques. Ainsi se dévoile un projet qui questionne la pensée et la parole, le réel et la fiction, les lieux de vie, de rassemblement, l’artifice du théâtre, le récit et l’inspiration, jusqu’à l’éthique et l’esthétique. Et où est mise en jeu de façon transparente et active la communauté disparate, passionnante, que crée l’art vivant. 

Le goût du risque

Des individus distincts partagent une expérience en direct : ce qui vaut pour tout spectacle prend une ampleur particulière lors d’un festival comme celui qui s’est ouvert ce week-end. Avec sa programmation audacieuse, son refus du simplisme, ses explorations tous azimuts, le KFDA se révèle formidable propagateur du goût du risque.

C’est lui qui remplit les banquettes dans la pénombre du KVS Box, et place deux fois deux rangs de spectateurs entre les écrans où Ho Tzu-Nyen scénarise l’Histoire et la légende de Singapour. "One or several tigers", entre film et performance, formes ancestrales (théâtre d’ombres, marionnettes) et haute technologie (morphing, 3D, spatialisation sonore), se révèle à la fois plastique, historique, onirique. Une expérience immersive hors du commun.

Quatre danseurs cernés de public dans la lumière dorée du jour qui décline, c'est "aCORdo", d'Alice Ripoll, au National.
© Bea Borgers

Sans presque de transition, on passe des illusions travaillées de la boîte noire au rapport direct et à la lumière dorée du début de soirée, au cinquième étage du National, avec Alice Ripoll, la Cie REC et les quatre danseurs, noirs et habitant tous une favela de Rio de Janeiro. L’immersion prend une tout autre forme dans "ACORdo", ballet qui métaphorise en silence, avec grâce, humour et puissance, les disparités brutales de la société brésilienne.

Le collectif catalan El Conde de Torrefiel, habitué du Kunsten, signe l’une des créations les plus attendues du début de l’édition 2018. Des attentes que Tanya Beyeler et Pablo Gisbert, concepteurs de "La Plaza", se sont fait forts de déjouer. Une profuse installation votive ouvre la pièce. Une voix off bientôt s’y superpose. Injonction, description, suggestion. Elle suscite la réflexion tout en maintenant le public dans son attitude passive. Le tout interroge ainsi les images d’un futur fantasmé et les corps sans visage de la masse, dans un langage scénique à la fois lisible et irréductible aux seules images qu’il renvoie.

  • Kunstenfestivaldesarts, Bruxelles, jusqu’au 26 mai. Infos & rés.: 02.210.87.37, www.kfda.be