Scènes

« Thyeste » la pièce terrible de Sénèque, a ouvert le Festival en Cour d’honneur, avec Thomas Jolly.

Pour ouvrir le Festival d’Avignon, on découvre dans la Cour d’honneur une immense tête tombée et une main gigantesque le doigt pointé vers les spectateurs. Ce sont les restes d’une statue effondrée, d’un monde disparu à cause de la folie des hommes.

Le jeune metteur en scène Thomas Jolly, 36 ans, s’est emparé de ce lieu prestigieux au coeur d’un Palais des Papes qui fut jadis habité par la violence des hommes. Il y a monté Thyeste de Sénèque, la plus noire des tragédies, traduite par la grande romaniste Florence Dupont.

Comme à son habitude, Thomas Jolly a choisi une mise en scène spectaculaire, populaire dans le bon sens du terme, avec ici, Tantale sortant comme un monstre vert d’un puits, des enfants devenus sorcières, une nuée de milliers de papillons noirs volant vers les spectateurs. Il utilise le mur de la façade de la Cour pour la faire brûler et vibrer. Le soleil s’arrête, les cris résonnent. Un choeur d’une cinquantaine d’enfants tente en vain de chanter vers le ciel, vers les dieux muets, entre les phares dressés vers le silence sidéral, pour demande leur indulgence.

Faible et pervers

Rien n’y fait. En se vengeant de son frère Thyeste, coupable de lui avoir volé sa femme et son pouvoir, Atrée a commis le pire des crimes, un « crime contre l’humanité toute entière ». En lui faisant manger et boire à son insu, le corps et le sang de ses fils, il entraîne le monde à sa perte et enclenche le cycle éternel des vengeances. Thomas Jolly réussit à nous faire sentir cette violence extrême sans devoir la montrer.

In extremis, s’affiche sur le mur de pierre, la morale qu’en tire Sénèque et qui vaut toujours pour aujourd’hui où chaque jour aussi nous tuons nos frères humains: « Nous sommes tous méchants. La peste est chez tous. Soyons donc entre nous plus tolérants : mauvais, nous vivons parmi nos pareils. Une seule chose peut nous rendre la paix: c’est un traité d’indulgence mutuelle. »

"Tout n’est sans doute pas parfait dans le spectacle, quand il paraît parfois trop long et crié. Mais on y trouve bien des trouvailles mémorables: la scénographie, l’omniprésence des enfants qui devront apprendre à vivre dans ce monde désormais effondré, le texte dit à un moment comme le ferait avec bonheur une chanteuse hip-hop sur une musique parfaitement utilisée." Et la performance d’acteur de Thomas Jolly, impressionnante: tout mince, jeune, habillé de jaune, parlant clair, il apparaît comme un Atrée faible et fragile. Il dit bien que la violence a des limites mais que la vengeance n’en a aucune. Et comme seuls les faibles le font, il se transforme devant nous en monstre, le monstre d’Hannah Arendt qui peut sommeiller en chacun de nous.

Festival d’Avignon jusqu’à 24 juillet

© Thyeste - Thomas Jolly - © Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon