Le Palais des Papes s’est effondré

Guy Duplat, envoyé spécial à Avignon Publié le - Mis à jour le

Scènes

Il était 1h du matin dans la nuit de samedi à dimanche quand la catastrophe arriva. Plus de 2000 personnes, dont la nouvelle ministre de la Culture, se trouvaient dans la prestigieuse Cour d’Honneur où se tient chaque année, le spectacle d’ouverture du Festival d’Avignon. Brusquement, un grand bruit, et les hauts murs datant des Papes, se sont fissurés, de grands blocs se sont déplacés, puis une pluie de pierres s’abattit sur la scène ne laissant qu’un nuage de poussières sur un ciel étoilé. Par terre, le couple évanoui du Maître et de Marguerite et, autour, des tas de gravats. Ce n’était qu’illusion vidéo mais emblématique du grand talent de Simon McBurney pour nous embarquer dans ses histoires théâtrales. Moment symbolique aussi de voir s’effondrer ces murs, épais comme une forteresse religieuse, la fin du texte de Boulgakov, voyant Pilate se retrouver avec Jésus et même le Diable, s’identifier à Jésus.

Simon McBurney est peu connu dans les pays francophones alors qu’il est une des grandes stars du théâtre anglo-saxon. Il a fait pourtant ses études théâtrales à Paris chez Jacques Lecoq et sa compagnie porte un nom français : "Complicité". C’est la première fois qu’il est à Avignon, et d’emblée, comme artiste associé. Sa présence donne d’ailleurs à ce festival une forte couleur anglophone, bienvenue car on ne savait plus très bien où en étaient les scènes anglaises. Avec Forced entertainment, avec l’écrivain John Berger, avec Kate Mitchell et les Sud-Africains Kentridge et Steven Cohen, on pourra se faire une opinion. Pour lui, participer à Avignon, à ce laboratoire théâtral, "c’est participer à un acte de résistance en étant au cœur du combat. Aujourd’hui", dit-il, "il faut absolument s’enrichir de ces façons différentes de faire du théâtre, au moment où l’on veut nous faire croire qu’il n’y a qu’une seule et unique possibilité d’imaginer le monde qui nous entoure, tout comme notre futur".

Simon McBurney mélange tous les médias, avec des acteurs formidables au coeur de son travail, dans le but de raconter des histoires et de créer une émotion que seul le théâtre peut faire naître encore dans un monde où tout devient virtuel. Chez lui, le politique se mélange au poétique et à l’art. Il prend à son compte cette phrase que Marguerite dit au Maître qu’elle aime tant : "Souviens-toi que la lâcheté est le pire des péchés".

McBurney dit avoir choisi le théâtre car c’est "le meilleur moyen que j’ai trouvé pour questionner sur ce que je ne comprends pas". Il s’est attaqué pour Avignon au roman culte de Boulgakov (1891-1940), texte majeur XXe siècle (ce Festival fat la part belle aux textes). L’écrivain harcelé par Staline ne cessa de reprendre "Le Maître et Marguerite" dont la version définitive ne fut publiée qu’après sa mort. C’est une histoire tragique et burlesque, politique et métaphysique, où s’entremêlent trois récits : l’arrivée dans le cercle d’écrivains à l’étang des patriarches à Moscou du Diable sous la forme du mystérieux professeur Woland, aux dents d’or, et sa troupe déjantée. Il y a encore la rencontre, 2000 ans plus tôt, de Pilate et de Jésus. Pilate voudrait bien libérer ce saint homme mais doit obéir au Sanhédrin. Il y a l’amour entre Marguerite et le Maître, enfermé dans un hôpital psychiatrique où se retrouvent les écrivains audacieux. Ces trois histoires sont reliées par Woland, le Diable, qui a le don d’ubiquité dans le temps et l’espace. Liées aussi par une réflexion profonde sur la compassion.

Boulgakov joue avec virtuosité de ces histoires croisées pour questionner l’existence de Dieu et donc du Diable, le pouvoir des maîtres (Staline), le rôle de l’écrivain, la force de l’amour (Marguerite est prête à donner son âme au Diable pour sauver le Maître). Il s’interroge sur le rapport entre le mal et le bien, comment une révolution qui veut le bien (celle de 1917) peut glisser vers le mal ? Et toujours, la compassion.

McBurney met toute cette richesse en scène avec une incroyable énergie. Plus de 3 h de spectacle sans entracte, où une quinzaine d’acteurs, sans cesse en scène, se donnent avec inventivité et talent. Il multiplie les images insolites, les scènes burlesques ou poétiques. Le chat de Woland qui décapite les sceptiques, Jésus crucifié et puis, Marguerite, nue, crucifiée à son tour. Les vidéos sont impressionnantes. Rarement, la Cour d’honneur a été aussi bien utilisée pour devenir l’écrin minéral et total du sol au ciel (jouant sur les fenêtres), d’images superbes, d’une foule à Moscou scandant le nom de Barrabas, d’un paysage de Galilée, d’une tempête de neige ou du couple sur un cheval au galop dessiné sur le grand mur du fond. La musique aussi est importante avec la 10e symphonie de Chostakovitch et "Gimme Shelter" des Rolling Stones, inspiré par ce livre de Boulgakov que Marianne Faithfull avait offert à Mike Jagger. De nombreux groupes rock furent d’ailleurs séduits par ce livre habité par le Diable.

Pourtant, l’objectif n’est pas totalement atteint. McBurney voulait tirer ces histoires vers notre époque, notre dictature actuelle du tout économique n’ayant, selon lui, rien à envier à celle de Staline. Mais les scènes reprises sont trop littérales pour tout à fait et toujours convaincre. Il aurait dû, sans doute, réinterpréter davantage pour que le sens s’éclaire totalement. Mais cela reste un très beau spectacle qui remplit l’objectif de McBurney, et le nôtre : que le théâtre soit "un art du présent en ce qu’il ouvre une fissure dans le temps et dans l’imagination".

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