Scènes Rencontre

Laurence Vielle est une auteur-interprète aussi singulière qu’attachante. Dans la plupart de ses spectacles, elle raconte à sa manière des expériences très personnelles. "Ça y est, je vole" évoquait sa grand-mère, "Etat de marche" racontait un périple à pied de Bruxelles à Paris. A pied, car Laurence Vielle est aussi une marcheuse qui tels Rousseau ou, aujourd’hui, l’artiste Francis Alÿs, ont besoin de marcher; de la pérégrination pour créer.

Ce nouveau projet, appelé d’un jeu de mot signifiant, "Du Coq à Lasne" et qui sera présenté au théâtre Le Public ce jeudi 12 avril, cumule tous ces aspects. C’est l’histoire de sa famille de Flandre, de ses "ancêtres" durant la Seconde Guerre mondiale en Flandre. Et pour pouvoir la raconter, réécrire son "Chagrin des Belges" d’Hugo Claus à sa sauce à elle, la mettre en mots éclairants et poétiques, il lui a fallu marcher du Coq à la Côte belge, jusqu’à Lasne juste après la frontière linguistique, traversant ainsi toute la Flandre et accumulant des images qu’elle intègre à son spectacle par des mots et des vidéos de Jean-Michel Agius. Cent cinquante kilomètres de marche, et une semaine, pour arpenter le territoire.

Tout part d’un constat : "Dans ma famille flamande, il y avait pendant la Seconde Guerre mondiale deux résistants et deux collaborateurs. L’un des résistants est mort dans le camp de Flossenburg, en mars 1945, à 34 ans, et son frère, après la guerre, était encore vivant. Les deux collaborateurs, après la guerre, ont été condamnés à mort. Mais de tout cela, on ne parlait pas, c’était un secret."

Les deux résistants étaient les fils de son arrière-grand-mère, Alice, une femme que Laurence Vielle a encore connue car elle n’est morte qu’à 104 ans. Ils faisaient partie du réseau Comète. Et celui qui fut emprisonné et qui mourut dans les camps avait été dénoncé par le propre neveu d’Alice, un prêtre, l’abbé William !

Le collaborateur pro-allemand était Frans Daels, le frère d’Alice, arrière-grand-oncle de Laurence Vielle. Une des figures les plus marquantes de la collaboration, pilier du VNV, président du pèlerinage de l’Yser. Condamné à mort après la guerre, il s’enfuit en Suisse où il devint cancérologue réputé. Laurence Vielle a retrouvé son fils en Suisse, "il a 82 ans, un homme absolument charmant".

Sa famille était anversoise, des francophones de Flandre. Aujourd’hui, Laurence Vielle regrette de ne plus parler le flamand. Sans doute, dit-elle, sa mère a-t-elle voulu couper les ponts avec cette langue qui lui rappelait un passé douloureux.

On le voit, l’itinérance géographique par la marche est le contrepoint d’une autre déambulation au cœur de l’histoire récente et clivée de la Belgique. Là où rien n’est vraiment noir ou blanc, mais où beaucoup est gris et présente une face double. D’ailleurs, l’écrivain tire de sa démarche psychanalytique une sorte de paix intérieure, dit-elle. La parole libérée sur ces secrets cachés est apaisante. Nous avons tous des origines mêlées, jamais totalement pures. Notre richesse même vient souvent de nos origines bâtardes. Et notre jugement sur cette époque troublée, s’il n’exonère d’aucune faute, se nuance fortement.

Pour raconter cette histoire, Laurence Vielle a rencontré les quelques témoins de l’époque encore vivants de sa famille. Mais aussi des spécialistes comme Bruno De Wever (le frère de Bart), spécialiste de la collaboration en Flandre, l’écrivain Geert Van Istendael, Pierre Mertens, qui souligne le devoir de mémoire sans pour cela obligatoirement juger.

Elle rappelle aussi Gilles Deleuze et Primo Levi. "J’ai souve nt été face au poids du silence, surtout chez les femmes qui portent ces non-dits. Beaucoup de Belges ont cette fissure en eux, celle de la Belgique elle-même. Notre génération peut enfin essayer de l’exprimer, mettre cette histoire au jour, car nos parents ne le pouvaient pas. En me promenant en Flandre, je me suis sentie flamande."

Pour l’accompagner dans toute cette démarche, elle a son complice de chaque fois, Pietro Pizzuti. "Quand jadis, je l’ai vue pour le première fois, ce fut pour moi un choc", dit-il. "Sa personnalité en scène, son attitude corporelle, le mélange des genres qu’elle pratique. J’ai vu d’emblée qu’elle était un personnage, quelqu’un traversé par quelque chose."

Tout au long du processus, Laurence Vielle a échangé ses idées avec Pizzuti qui lui a renvoyé ses remarques. A ce monologue, s’ajoute une musique jouée en live sur scène. Curieusement, le spectacle au Public aura deux versions musicales. Les premiers jours, Laurence Vielle sera accompagnée par le clarinettiste Vincent Granger. Ensuite, ce sera le tour d’Helena Ruegg au bandonéon.

"Du Coq à Lasne" fut créé en janvier dernier au théâtre Vidy-Lausanne, coproducteur du spectacle. On aurait pu penser qu’il paraîtrait étrange en Suisse. "Pas du tout, explique Laurence Vielle, là aussi ce spectacle a réveillé des histoires anciennes qu’on est venu me raconter."

Y a-t-il quelque chose qui justifie ce mouvement actuel de réflexion sur la guerre ? Il est étonnant de voir que ce spectacle suit de peu le très beau monologue au Rideau du "Carnaval des ombres" sur les drames des habitants des Cantons de l’est. Et au Public même, commencera en même temps "Paix Nationale", une création de Geneviève Damas, prix Rossel 2011, qui donne, elle aussi, sa vision de la Belgique, en imaginant le pays définitivement fracturé.

Le théâtre profite d’ailleurs de cette coïncidence pour convier le 26 avril, au Public, à un débat à 18h avec les deux auteurs, sur le thème "Comment écrire la Belgique ?"

"Du Coq à Lasne" de Laurence Vielle, du 12 avril jusqu’ au 26 mai (relâche dimanche et lundi).

"Paix nationale" de Geneviève Damas du 13 avril jusqu’au 30 juin. A Bruxelles, au théâtre Le Public, Infos et rés. : 0800 944 44 et www.theatrelepublic.be