Scènes Dans sa libre adaptation de Strindberg, Jeanne Dandoy creuse avec élégance les douleurs intimes. Critique.

Oui, l’art nous parle du monde et de nous dans le monde. D’hier ou d’aujourd’hui, toute œuvre s’est imprégnée de son époque. Et les artistes qui se tournent vers le répertoire - sauf à le confire dans une révérence exclusive - lui offrent le regard et les bouillonnements du présent.

C’est ce qu’a réussi Jeanne Dandoy en s’emparant du "Pélican" d’August Strindberg. Sa libre relecture, en profondeur, du huis-clos composé en 1907 par le dramaturge suédois, en conserve la structure - la réunion d’une famille (mère, fils, fille, gendre, domestique) autour du père défunt - pour y injecter les démons de la société. Mi-thriller psychologique, mi-conte fantastique, la pièce ainsi récrite croise les genres et les codes pour dénouer le déni, ce creux obscur autour duquel gravitent les personnages.


A Frédéric, le fils étudiant en droit (Julien Vargas), la metteuse en scène confie le prologue. "Mes souvenirs, nos souvenirs, nous rendent-ils heureux ? […] Seules les plaies semblent s’être gravées durablement en moi." Gerda, sa jumelle et toute jeune mariée (Chloé de Grom), semble quant à elle avoir perdu la mémoire de son enfance. Dans l’appartement, figé dans l’attente de l’inventaire, il fait froid - "depuis qu’on nous a coupé le gaz". La mère (Catherine Salée) accueille avec effusion son gendre (Sanders Lorena) dont la couleur de peau hérissait le défunt, et renvoie la bonne Hafida (Yamina Takkaz) à sa réalité de clandestine, en dépit de vingt ans de promesses.

"N'ai-je pas sur cette terre
autre chose à faire
qu'à venger les Noirs
du XVIIe siècle ?"

Dans le monologue d'Axel, le gendre, Jeanne Dandoy a enchâssé un extrait de "Peau noire, masques blancs" de l'auteur et psychiatre Frantz Fanon.

Jeanne Dandoy ne désosse ni ne démembre le texte original. Elle l’épluche, érafle son vernis bourgeois, écaille ses couches de misogynie. Derrière la mère cupide et cruelle peinte par Strindberg, elle débusque la femme engluée dans un schéma pervers. "Aussi loin que je me souvienne, dit-elle, j’ai toujours fui dans l’immobilité la plus parfaite."

La mère (Catherine Salée) et la domestique Hafida (Yamina Takkaz).
© Lou Hérion

"Le Pélican" devient ici le réceptacle des tourments, des non-dits, des souvenirs enfouis et que ramène à la surface l’absent, le père, le disparu omniprésent. Fantôme qui cristallise l’admiration, la haine, l’amour, la pitié, le ressentiment, le mensonge, les blessures de toute une famille.

Remarquables, scénographie et lumières (Katrijn Baeten, Saskia Louwaard) brumisent les murs, opacifient les transparences, donnent corps à l’oubli, au secret, aux résurgences, à la résilience que cette forte et sensible adaptation offre aux personnages.


  • Bruxelles, Varia, jusqu’au 25 novembre, à 20h30 (mercredi à 19h30). Durée : 1h10. De 7 à 21 €. Infos & rés. : 02.640.35.50, www.varia.be
  • Aussi au Théâtre de Liège du 7 au 11 mars 2018.

Les jumeaux Gerda et Frédéric (Chloé de Grom et Julien Vargas), le souvenir et le silence.
© Lou Hérion