Scènes

Pierre Sartenaer porte l’implacable récit de Jonas Lüscher, adapté et mis en scène par Xavier Lukomski, au Poche. Critique.

Xavier Lukomski se souvient : un vernissage draînant du beau monde, abondance de champagne et zakouskis, précipitation des convives dont un en particulier qui renverse le plateau d’une serveuse avant de s’en aller sans un geste ni un mot pour elle.

La violence extrême de ce moment est revenue à la mémoire du metteur en scène découvrant "Le Printemps de barbares", premier roman - très remarqué - du Suisse Jonas Lüscher (paru en français dans la traduction de Tatjana Marwinski aux éditions Autrement). Ce récit à deux voix (l’homme de face, l’homme de dos), Xavier Lukomski en fait un seul en scène que porte Pierre Sartenaer.

"L'homme qui se trouve devant vous est riche. Très", indique le narrateur, Preising, Suisse ayant hérité d’une petite société familiale qui a prospéré grâce à une innovation électronique qui l’a placée à la pointe dans sa catégorie.

Cet homme riche, donc, est invité en Tunisie pour un voyage mi-affaires mi-agrément, en vue d’entretenir de bonnes relations avec un de ses sous-taitants tunisiens, dont la famille par ailleurs gère un palace implanté en plein désert.

La narrateur imitant Jenny, la plantureuse organisatrice du mariage.
© Yves Kerstius

Arrivé au Thousand And One Nights Resort, il le découvre peuplé principalement d’Anglais réunis là pour des noces huppées : l’idée "que se faisait un jeune couple travaillant à la City de Londres de ce que doit être un mariage conforme à son statut social".

La fête avant la chute

Mark et Kelly, les jeunes mariés, "constituaient donc le noyau de ce grand groupe, rassemblé autour de la piscine. Nous pouvions les observer du haut de notre terrasse. Des jeunes gens entre vingt-cinq et trente-cinq ans. Bruyants et sûrs d’eux, sveltes et athlétiques. Même en maillot de bain, ils semblaient porter un uniforme."

La plume incisive de Jonas Lüscher entraîne bientôt ce petit monde dans un cauchemar de débâcle financière. "Pendant que je dormais, l’Angleterre coulait", déclare le narrateur avant de décrire la gigantesque gueule de bois du lendemain de la fête. Dégringolade boursière, krach massif des marchés, vague de licenciements déferlant sur les smartphones… La catastrophe prend une ampleur telle que la petite société réunie là - et emblématique du marché triomphant -, prise de panique, dérive vers d’ahurissantes scènes de violence.

Le narrateur et son portrait - dans la scénographie de Michèle Hubinon.
© Yves Kerstius

L’adaptation de Xavier Lukomski et son choix de la confier à Pierre Sartenaer rendent justice au texte, puissant, mordant, cruellement lucide. Longtemps complice de Transquinquennal, le comédien, lauréat du Prix de la critique en 2012 pour sa prestation dans "La Estupidez", est un sacré raconteur d’histoires. Sa désinvolture, son débit singulier, sa tonalité se moquant des modes font de lui un acteur-passeur comme il y en a peu.

Et son paisible mais inquiétant portrait surplombant la scène, dans la scénographie de Michèle Hubinon, épouse sans excès la familière étrangeté de cette si vraisemblable fiction.


  • Bruxelles, Théâtre de Poche, jusqu’au 31 mars, à 20h30. Durée : 1h20. Infos & rés. : 02.649.17.27, www.poche.be