Scènes

Nous les avions découverts en janvier 2012, il y a près de quatre ans. Romain David, Jérôme de Falloise, David Murgia, Benoît Piret et Jean-Baptiste Szezot n’étaient pas encore connus. Cinq jeunes qui s’étaient rencontrés au Conservatoire de Liège où ils avaient appris à s’apprécier et à constater qu’ils avaient les mêmes questions sur la vie, le théâtre, le rôle du théâtre pour questionner la vie : si notre société fonce droit sur un mur, comment l’individu peut résister, trouver sa liberté voire sa jouissance ? Et comment peut-on ensuite reconstruire un vivre ensemble ? L’ex-situationniste Raoul Vaneigem était pour eux un guide de pensée.

Un ovni, une pépite

Pendant trois ans, ils avaient préparé "Le Signal du promeneur" en faisant tout ensemble : écriture, mise en scène, jeu des acteurs, rencontre avec la presse. Sans chef. Entre eux, la parole s’échange, rebondit, fuse.

"Le Signal du promeneur" était un ovni, une pépite, qui révélait des formidables acteurs au service de leurs propres textes qui parlent du sens de la vie, de la désespérance d’être dans une société bloquée comme l’est la nôtre, mais cela sur un mode follement ironique, drôle, inventif.

Le spectacle fut acclamé partout : 150 représentations, 30 000 personnes qui l’ont vu. Les cinq membres du collectif ont vécu, à côté de ça, leur propre vie artistique multipliant les rôles et/ou les mises en scène, au théâtre, au cinéma, recevant des prix marquants.

Comment ça "marche"

Mais jamais ils n’ont oublié leur collectif. Ils s’étaient jurés de recommencer ensemble fin 2015 et malgré leurs agendas chargés, ils avaient bloqué des dates depuis belle lurette.

Pour discuter, confronter les idées. Marcher aussi ensemble, toujours ensemble à cinq : une longue marche commune au Mexique où ils ont retrouvé le chasseur de ptérodactyles dont ils parlaient dans "Le Signal". Au Chili et à l’île de la Réunion, en marge de leurs représentations. Dans les Fagnes, encore il y a trois semaines.

On les retrouve toujours aussi sérieux et drôles, ultra-sympas et préoccupés du monde, autour d’une table sur les hauteurs de Liège où ils répètent leur second spectacle très attendu (avec cette fois une assistante : Yaël Steinmann). "Rumeur et petits jours" (le contraire du Grand Soir ? La rumeur qui vient de la rue ?) sera créé au Théâtre national le 10 novembre mais est d’ores et déjà acheté dans de nombreux lieux.

"Notre processus de création est très lent, disent-ils en chœur. Le double d’une création normale. En tout, nous y avons consacré 16 semaines étalées sur de nombreux mois."

Un collectif, c’est la richesse d’un groupe mais aussi de longues discussions. Et ils se filment beaucoup pour arriver à un langage commun.


"Rumeur et petits jours"

Le spectacle à venir du Raoul Collectif (du 10 au 28 novembre) se penche sur ces groupes qui formatent notre pensée.

Si dans "Le Signal", on interrogeait des individus en rupture avec le groupe, ici, dans "Rumeur et petits jours", le Raoul Collectif interroge des groupes qui formatent la collectivité. Des intellectuels, des écrivains qui imposent des croyances, encadrent notre pensée ou, au contraire, la libèrent.

Ils incarnent trois de ces groupes à partir de leurs nombreuses lectures et voyages.

Le premier est la Société du Mont-Pèlerin qui s’est créée en 1947 au lendemain de la guerre, en Suisse dans un village au-dessus de Vevey. "Des économistes et intellectuels voulaient se défendre contre l’économie keynésienne et prôner l’ultralibéralisme d’un Friedrich Hayek (et des noms aussi célèbres que Milton Friedman de Chicago et Ronald Coase). Ils ont agi bien planqués sur les montagnes pour développer une utopie intellectuelle qui est devenue aujourd’hui une hégémonie au point que chacun d’entre nous est invité à se dire - à tort - qu’il n’y a pas d’alternative, ce serait ‘naturel’. Pour eux, le fait que les masses aient voté Hitler prouve qu’elles ne pensent pas et qu’il faut que des intellectuels pensent pour elles."

Indiens du Mexique

Le deuxième groupe que le Raoul Collectif incarnera est celui d’une tribu précolombienne chamanique du Mexique, les Huichol, qui vivent dans la Sierra Madre, pas loin des Tarahumaras qu’Artaud visita.

"Nous avons été sur place. On a beaucoup discuté avec un Indien qui garde la montagne Qemado, le ‘mont brûlé’, où on peut parler au soleil. Ce groupe qui avait réussi à survivre à tout est maintenant menacé de disparaître. Il est victime d’un système dans lequel nous, Raoul Collectif, sommes aussi. On s’est alors demandé à quel groupe nous appartenions."

Le troisième groupe interrogé par les cinq auteurs/acteurs est celui de l’Internationale situationniste de Guy Debord et Raoul Vaneigem. Dans les années 60 et 70, ceux-ci ont entrepris de lutter par les idées contre la "société du spectacle", par la littérature, pour la révolution, "prévoyant même leur autodestruction."

Dénouer ce qui nous enferme

Pour le Raoul Collectif, il faut s’impliquer dans la bataille des idées, étudier les groupes, les réseaux, leur diffusion pour dénouer ce qui nous enferme et "qui sert les seuls intérêts de certains".

Mais comment traduire cela dans un spectacle qui sera à coup sûr à nouveau burlesque, jouissif, étonnant, mêlé de Monty Python ?

"Nous avons réfléchi à l’idée d’îlots de résistance, de montagnes comme le Mont-Pèlerin, le Mont Qemado, d’où on peut changer notre point de vue, voir autrement le monde qu’on nous dit ne pas pouvoir changer. Comment arriver à décaler nos manières de penser ? Nous sommes des enfants du néolibéralisme, comment se détacher de cette emprise intellectuelle ?"

Un des outils possibles est la littérature et, par exemple, les aphorismes d’Henri Michaux dont ces deux-ci qu’apprécie le Raoul Collectif : "Même si tu as eu la sottise de te montrer, sois tranquille, ils ne te voient pas." Ou encore : "Faute de soleil, sache mûrir dans la glace."


---> "Rumeur et petits jours" à Bruxelles, Théâtre national, du 10 au 28 novembre. Ensuite en tournée. Infos & rés. : 02.203.53.03, www.theatrenational.be