Le rêve chinois de Franco Dragone

Hubert Heyrendt Publié le - Mis à jour le

Scènes

On n’en a pas toujours conscience mais la Wallonie accueille l’une des plus grandes compagnies de divertissement au monde, menée par un géant de l’entertainment : Franco Dragone. On estime que quelque 75 millions de personnes ont déjà vu au moins un de ses spectacles ! C’est qu’avant de se lancer à son propre compte en 2000 en revenant s’installer à La Louvière, celui-ci a en effet mis en scène, de 1984 à 1998, onze des douze premiers spectacles du Cirque du Soleil. Dont certains émerveillent encore le public. Que ce soient “Mystère” et “O” à Las Vegas ou “Alegria” et “Saltimbanco”, toujours en tournée en Amérique du Nord et en Europe. Si la rupture avec la compagnie québécoise en 1998 a été difficile, elle semble aujourd’hui consommée. Pour preuve, son créateur Guy Laliberté est allé voir le dernier grand show de son ancien complice : “The House of Dancing Water”. Lancé en septembre 2010 au “Tower of Dreams”, gigantesque complexe hôtelier-casino de Macao, ce projet au budget colossal s’inscrit dans la lignée d’autres spectacles conçus par le Dragone Entertainment Group à Las Vegas : “Le rêve” au Wynn (toujours en cours) et “A New Day” au Caesars Palace, show musical de Céline Dion vu par 3 millions de personnes ! Sans compter des créations plus modestes : la cérémonie d’ouverture de l’Euro 2000, l’inauguration de la gare des Guillemins à Liège, le triennal “Décrocher la Lune” à La Louvière, “KDO” à Bruxelles...

Si l’on n’a pas eu la chance de voir une mégaproduction dans un casino de Vegas, il est difficile de se faire une idée de la démesure de ces ovnis mêlant cirque, théâtre, musique et effets spéciaux… Un univers onirique impressionnant plus proche d’un blockbuster hollywoodien que d’un traditionnel cirque sous chapiteau, fût-il du nouveau cirque. Ces spectacles sont en effet conçus comme des produits d’appel pour remplir les hôtels et donc les casinos. Le projet “The House of Dancing Water” a ainsi démarré cinq ans avant son inauguration ! “Les discussions ont commencé en 2005” , explique le Français Abel Valls, responsable des projets spéciaux et ancien directeur de Dragone Macao. C’est qu’avant de pouvoir accueillir le spectacle, il a d’abord fallu construire un théâtre de 1 961 places sur mesures, le plus perfectionné au monde, avec une piscine géante ! Comme “O” ou “Le rêve”, “The House of Dancing Water” est en effet un spectacle largement aquatique. Un investissement colossal (on parle de 2 milliards d’euros, dont 200 millions rien que pour le théâtre) à charge de l’investisseur chinois Lawrence Ho, qui sera rentabilisé sur dix ans d’exploitation. Depuis son lancement, le spectacle de Dragone a déjà séduit 1,2 million de spectateurs, essentiellement chinois. A raison de 450 représentations par an, le rythme est en effet effréné, tandis que le remplissage du théâtre a atteint, la première année, un taux record de 95 %.

Face à un show d’une telle ampleur (qui emploie quelque 289 personnes, dont 91 artistes), La Louvière n’offrait pas d’infrastructures suffisantes. C’est donc à Lint, dans la banlieue d’Anvers, que s’est installé Franco Dragone, où la société télévisuelle Alfacam (qui a réalisé une téléréalité ainsi qu’un documentaire sur la préparation de “The House of Dancing Water”) lui a construit l’un des plus grands studios de répétitions du monde : 22 m de haut, 85 m de long et 45 m de large, avec une piscine de 3 m de profondeur pour reproduire au mieux les conditions réelles à Macao. C’est là que Dragone et ses équipes ont mis au point et répété les numéros qui furent ensuite intégrés au spectacle.

Depuis quelques jours, une quinzaine de nouveaux artistes d’une vingtaine d’années, logés sur place, ont repris l’entraînement. Anglais, Belge, Ukrainien, ces athlètes passeront trois mois en Belgique puis trois mois à Macao, où ils intégreront progressivement le spectacle en remplacement des performeurs souhaitant partir. Comme l’explique Matthew Jessner, ancien danseur de “Katz” et du Cirque du Soleil, actuel directeur de casting de Dragone Entertainment, la carrière d’un artiste de cirque est d’une petite dizaine d’années et il ne participera à guère plus de trois spectacles au total… Le grand roulement est donc prévu pour 2013. Cela tombe bien. Jessner aura alors plus de facilité à recruter des athlètes, après les Jeux olympiques… Les professionnels qui participent à ce type de shows sont en effet des athlètes de haut niveau. A 24 ans, John Brady, qui a fait partie pendant dix ans de l’équipe anglaise de gymnastique, explique avoir choisi de rejoindre la compagnie de Dragone parce qu’il savait que les JO ou les Championnats du monde n’étaient pas à sa portée… S’entraînant une dizaine d’heures par jour à Anvers, il dit aimer “le frisson” , que lui procurent notamment les balançoires russes. Immobiles, ces balançoires ont l’air inoffensives… Mais une fois actionnées par le “lanceur”, elles projettent l’athlète à une vingtaine de mètres de hauteur pour plonger dans une piscine noire, comme elle le sera à Macao, puisqu’il faut cacher aux spectateurs l’équipe de plongeurs et les éléments de décors mobiles. A côté, des hommes et des femmes se baladent dans les airs, accrochés à des filins en acier actionnés par des moteurs. Le tout programmé par ordinateur et réglé au millimètre, jusqu’au poids de l’athlète, pour éviter que celui-ci ne s’écrase par terre… A Lint, la discrétion est de mise pour les visiteurs, afin d’éviter toute déconcentration qui pourrait se révéler catastrophique. Progressivement, les athlètes devront pourtant s’habituer non seulement aux costumes, à la musique et aux effets spéciaux mais aussi à enchaîner les numéros de façon soutenue durant l’heure et demie de prestation.

La présence de Dragone à Macao n’est qu’un début pour une PME qui se profile de plus en plus comme un concurrent direct du Cirque du Soleil et le seul à pouvoir réaliser des productions aussi ambitieuses. Pour l’instant, l’ancien employeur du Louviérois emploie 4 ou 5 000 personnes à travers le monde mais les perspectives de développement sont importantes pour le Dragone Entertainment Group. Qui a signé avec le géant chinois de l’industrie hôtelière de luxe Dalian Wanda, pour cinq spectacles, dont le premier ouvrira à Wuhan en 2014. Tandis que des projets sont en négociations en Indonésie ou à Dubaï. “Si tout se développe comme prévu, on emploiera 2 000 personnes dans les prochaines années , s’enthousiasme Abel Valls. Malgré la crise, l’entertainment marche toujours assez bien.” Avec des box-offices de 30 à 40 millions de dollars par an pour un spectacle comme “The House of Dancing Water”, on le comprend…

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