Le Roi Arthus, un siècle après

Nicolas Blanmont Publié le - Mis à jour le

Scènes

Le retour à la Monnaie du «Roi Arthus», l'unique opéra d'Ernest Chausson (La Libre du 20.10), est un événement: à la première, mardi, on reconnaissait dans la salle nombre de directeurs d'opéra ou de journalistes venus des quatre coins d'Europe. Et il est frappent de voir comme les forces vives de la Monnaie - l'orchestre et les choeurs - semblent avoir été transcendées par l'enjeu de cette re-naissance.

Timbres rares

Préparés avec le soin habituel par Renato Balsadonna, les choeurs - à qui un rôle essentiel est réservé ici - sont superbes de cohésion, de netteté et de ferveur. Dans la fosse, Daniele Callegari dirige avec fougue et juvénilité, mais aussi avec un souci constant du juste volume et des proportions, un orchestre qui a rarement montré tant de splendeurs dans chacun de ses pupitres. Il faut dire que l'écriture orchestrale de Chausson se révèle pleine de richesses, avec des timbres nouveaux pour l'époque (le célesta) ou rarement entendus (la clarinette contrebasse): c'est sur ce point, probablement, que «Le Roi Arthus» prend le plus nettement ses distances avec la référence wagnérienne omniprésente pour le reste.

Car si l'on peut assurément jouer au jeu des sept différences pour démontrer ce qui, dans «Le Roi Arthus», n'est pas comme dans «Tristan et Isolde», la comparaison reste inévitable tant les similitudes sont plus fortes que les dissemblances. Chausson en était d'ailleurs conscient qui eût même quelques réticences à choisir un livret qui pouvait sembler si proche de celui de «Tristan». Même son écriture musicale rappelle plus d'une fois celle de Wagner qu'il admirait tant, quand elle ne cite pas franchement - volontairement ou non - «Tristan»: on doit toutefois à la vérité de dire qu'elle tend à s'émanciper au fil des actes de cette encombrante tutelle, témoignage d'un processus de composition qui s'étala sur près de dix ans.

Quatre en une

Comme Wagner, Chausson écrivit lui-même son livret, et cet élément semble aujourd'hui le principal point faible de l'oeuvre. Dramatiquement d'abord, il souffre d'un certain déséquilibre des personnages: Arthus, presque monolithique, émeut moins que son cousin le Roi Marke, tandis que Lancelot paraît particulièrement fade, comme écrasé par la figure puissante d'une Genièvre qui est tour à tour Elisabeth pour sa fraîcheur, Isolde pour sa passion, Kundry pour sa puissance de séduction un peu trouble et Fricka pour sa propension à haranguer son compagnon. Le poème lui-même semble parfois un peu daté, surtout pour un public francophone qui en comprend chaque phrase.A cet égard, on doit se réjouir que les chanteurs réunis dans la première distribution (mais on peut en espérer autant de la seconde, d'autant que le rôle de Guenièvre y est tenu par la soprano belge Hélène Bernardy) aient atteint une qualité de diction française presque optimale, qui rend le texte presque toujours compréhensible. On louera particulièrement la soprano Dagmar Schellenberger (Genièvre) pour sa projection, son aisance dans tous les registres et son engagement dramatique. Si le Lancelot de Douglas Nasrawi souffre d'un médium et d'un grave trop courts, et que l'Arthus de Louis Otey manque de puissance, les seconds rôle sont excellemment tenus, notamment ceux de Lyonnel (Yves Saelens) et de Merlin (Olivier Lallouette).

Lumière de vitraux

Les décors d'Alain Lagarde sont le plus souvent d'une grande beauté, et les diverses déclinaisons par Dominique Bruguière d'une lumière de vitraux sont d'une intense poésie, quoique la prédominance du noir et de l'obscurité finisse par générer une certaine lassitude. Pour le reste, on se perd en conjectures sur les raisons qui ont poussé le metteur en scène Matthew Jocelyn à faire du premier tableau (idée reprise au final) une sorte de version de concert où les solistes chantent sans costume, debout derrière leur pupitre en tournant les pages de leur partition. Un certain manque de naturel dans les scènes d'amour et, plus largement, une forme de théâtralité affectée des attitudes dont on espère qu'elle est démarche dramaturgique et non maladresse donnent à penser qu'il y a peut-être là une métaphore du théâtre dans le théâtre.

Un siècle après l'avoir vu naître, la Monnaie a remis à l'affiche «Le Roi Arthus», et elle avait raison de le faire. De là à nous convaincre que qu'«Arthus» vaut autant la peine d'être monté que «Tristan et Isolde», il y a un pas qui n'a pas été franchi.

© La Libre Belgique 2003

Nicolas Blanmont

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