Scènes

L’arrivée de la compagnie Royal de Luxe fait toujours figure d’événement au Zomer Van Antwerpen. La troupe de Nantes ouvre le festival le 19 juin avec le plus grand de ses Géants, une Grand-Mère de plus de sept mètres de haut. Jean-Luc Courcoult raconte son théâtre, la rue et la dimension affective qu’il a créée avec le public. Rencontre.

Elle est là, au loin, majestueuse, trônant déjà au fond de la cour, dans sa robe fleurie, accrochée à sa grue avec un clocher d’Anvers pour unique montagne en ligne de mire. Voilà qui ferait une incroyable photo ! " Ah, non pas question. Pas de photo de coulisse, rien en dehors de nos spectacles !" nous dit d’emblée Jean-Luc Courcoult, fondateur, cheville ouvrière, âme et homme-orchestre du Royal de Luxe, le plus grand théâtre de rue du monde, le nec plus ultra pour qui - mais est-ce possible ? - ne connaîtrait pas encore cette compagnie française, nantaise d’adoption.

Bedon, bretelles et binocles

Aveuglée par le soleil, la Grand-Mère qui arpentera les rues d’Anvers pour ouvrir le "Zomer Van Antwerpen" cligne des yeux, son pied droit posé dans une Smart décapotée pour y prendre un bain glacé. " OK, on lève " entend-on dire au mégaphone. "A droite maintenant !" Poulies, cordes, tractions… On se croirait sur un navire. On ne manipule pas aisément une marionnette d’environ deux tonnes. Du haut de ses sept mètres quarante, le plus grand des Géants du Royal de Luxe en impose. Et en plus, elle parle, pour paraphraser Galilée, un langage venu de l’autre côté du mur de Planck, pour rester dans le registre de la physique, précise l’artiste. " Non seulement elle parle mais elle pète, elle fume la pipe et boit du whisky ", nous dit Jean-Luc Courcoult avec la gouaille qui caractérise ce véritable baroudeur, cet homme de théâtre comme on en fait peu, avec son bedon, ses bretelles et ses binocles à la Coluche, illuminé par des fulgurances qui lui permettent d’avoir des visions inoubliables pour ceux qui en profitent. A quelques mètres de la Grand-Mère, la tête du Petit Géant noir, qui n’est pas encore assemblé. Dans le hangar, ça visse, ça ferraille, ça travaille sec pendant que l’un des membres de la troupe, visage buriné, dreadlocks jusqu’aux hanches et jean cradingue, se réjouit d’avoir enfin trouvé une solution pour faire avancer l’imposant coffre-fort à histoires qu’il a lui-même fabriqué. Le lit est également en cours de montage. D’un hangar à l’autre, Jean-Luc Courcoult salue ses camarades. Ils ne se sont plus vus depuis février à Perth où ils ont, comme partout, remporté un vif succès. Perth-Anvers, en passant par Nantes, port d’attache de la compagnie, un fameux voyage et un paquet de containers…

Un pur et dur

Volubile, après la première bière du matin, celle qui réveille l’esprit, Jean-Luc Courcoult fuit le soleil et nous emmène dans la roulotte que le Zomer a mis à sa disposition. Cendriers pleins, becs à gaz et banquettes confort autour d’une table de bois. " Je suis bien ici, j’ai tout ce qu’il me faut. Je peux même me reposer pendant la journée. " Et cloper ferme. " Combien de cigarettes par jour ?" " Trois ou quatre." "Paquets ?!" " Oui, et les soirs de spectacle, c’est la cartouche entière. Mais ce n’est rien, juste de la nervosité. Je n’ai même pas le temps de fumer." Fulgurance, encore. Pas du genre douillet, le Courcoult. Un pur et dur, un vrai, de la trempe des Bartabas ou Mnouchkine. De cette génération des grandes gueules dont l’art vivant a besoin pour ne pas s’endormir.

A la Porte de Brandebourg

Créé en 1978 avec "Le Cap Horn", joué à la manche dans les rues d’Aix en Provence d’où est originaire Courcoult, le Luxe crée chaque année avec un cap important en 1990 pour "La véritable histoire de France" joué dans la cour du Palais des Papes à Avignon. Puis "Cargo 92" et l’Amérique latine avec le chorégraphe Decouflé et le groupe de musique La Mano Negra pour les cinq cents ans de la découverte d’Amérique. "J’adore l’histoire. Pas la magistrale avec un grand ‘H’ mais celle qui touche les gens." Il y aura donc le "Rendez-vous de Berlin", une adaptation de "La Géante du Titanic et le Scaphandrier". Une inoubliable procession retransmise en direct à la télévision, suivie par un million et demi de personnes et bien plus encore de téléspectateurs. " C’était incroyable, quand la Petite Géante est passée au-dessus de la Porte de Brandebourg. On a dû batailler ferme pour obtenir l’autorisation. L’ambassade des Etats-Unis y était opposée et craignait les attentats. Moi, j’étais décidé. Si la marionnette ne pouvait pas franchir la porte, je ne démarrais pas le spectacle. On a eu le feu vert à six heures du matin. Je n’aime pas les symboles, mais là, c’était une manière de passer au-dessus de toutes les guerres. Quand on a quitté la ville, les gens pleuraient. Il y a toujours des gens qui pleurent quand on s’en va. "


Et lorsqu’elle s’éveillera, la Grand-Mère parlera

Dès le 17 juin, elle sera là, couchée dans un lit à sa démesure, et chacun pourra venir l’observer, comme dans un mausolée. Mais elle respirera, la Grand-Mère de deux tonnes, la plus grande des Géants du Royal de Luxe. "Quand nos Géants arrivent dans la ville, il y a tout de suite un lien qui se crée avec la population. Les gens sortent de chez eux pour venir les observer. C’est comme si un père disait à sa petite, à l’heure de l’histoire : ‘Viens, ce soir, on va voir la Grand-Mère.’" Après deux jours de sommeil, elle va se réveiller. Et parler : "La première fois que j’ai mangé quelque chose, j’étais presque petite : j’avais seulement deux doigts de pieds. Tous les ans, mon grand-père en cueillait un nouveau sur l’arbre à chaussures avec le sécateur. Il cousait un bouton de rose […] J’étais plus heureuse qu’il s’occupe de moi que de grandir."

Voilà comment s’ouvrent les souvenirs de la Grand-Mère, conte poétique de Jean-Luc Courcoult.

Un théâtre proche du public

La saga des Géants commence en 1993 avec un géant posé sans prévenir, la nuit, sur le parking d’un supermarché, au Havre. Malheureusement, un photographe du "Monde" flaire l’affaire et publie une photo. Le directeur de la compagnie achète tous les journaux de la ville pour éviter les fuites. Il voulait créer l’effet de surprise. Ce culte du secret existe toujours au Royal de Luxe.

Cette saga change son histoire. Comme le savent les Anversois grâce au Zomer Van Antwerpen qui tisse des liens précieux avec le Royal de Luxe depuis 1993. " On était venus avec ‘Les Embouteillages’, ce théâtre dit d’accident avec ces voitures qui sillonnent la ville entre 6 heures et 9 heures du matin portant sur leur toit des scènes insolites. En l’occurrence, c’était une boîte de surgelés, avec des petits pois et des carottes. Les gens n’en revenaient pas. Je suis sûr que c’est la première chose qu’ils racontaient en arrivant au bureau . C’est formidable la manière dont on est reçu ici. Patrick De Groote est un directeur artistique audacieux, il nous a toujours fait confiance" , se réjouit Courcoult.

La confiance, un volet important pour ce théâtre de rue qui croit dans le public, le laisse interagir, sait qu’il est capable de s’arrêter, de s’étonner, de vibrer à l’unisson. " Le spectacle part du spectateur. Peu importe son âge et son métier. Le théâtre populaire s’adresse réellement à tout le monde. Moi j’aime inventer des images à géométrie variable car on est tous différents ."

Des histoires de la ville d’Anvers

La Grand-Mère a la particularité de parler. Voilà pourquoi elle contera des histoires liées à celle de la ville d’Anvers. Il y aura certes une allusion à la main jetée mais aussi à la découverte de ces ossements de baleine dans les bassins. L’on entendra aussi parler de l’excentrique politicien Leo Frenssen qui voulait limiter le travail à trois mois par an. Enfin, il sera bien sûr question de la Red Star Line, qui a marqué l’histoire de la ville.


--> Anvers, les 19, 20 et 21 juin. Gratuit. Infos : www.zva.be ou 078.05.40.50.