Scènes

Avec son petit livre « Lettre à D. », paru en 2007, le philosophe, compagnon de Sartre, pape de l’écologie politique, André Gorz a écrit non seulement un livre magnifique mais une des plus belles lettres d’amour.

Coline Struyf présente au Théâtre National, la version scénique de ce texte bouleversant. Elle en a repris plus de 60 % et a choisi une mise en scène extrêmement sobre, n’ajoutant au texte de Gorz que deux courts enregistrements de la voix de D. (Dorine), où on entend sa douceur et son accent anglais.

Le très grand acteur flamand Dirk Roofthooft, seul en scène, donne chair à ce texte, ajute à la justesse des mots, toute l’importance du corps et des émotions physiques. Il est parfait pour rendre le tremblement et les failles de cette parole, butant parfois sur un mot, pour raconter –en français- cet amour qui veut résister à la mort elle-même. C’est un vrai coup de maître d’avoir pensé à cet acteur fascinant qu’on a vu chez Guy Cassiers et Jan Fabre. Son léger accent répond à celui de D.

« Ce que nous ferons ensemble »

André Gorz avait alors 83 ans. Il était devenu vain de se raconter des mensonges, et urgent de dire à l'Autre qu'on l'aime. Il se livre à cet exercice introspectif dans cet extraordinaire petit livre. Il y raconte l'histoire de son amour pour sa femme. "Tu vas avoir 82 ans. Tu as rapetissé de six centimètres, tu ne pèses plus que 45 kg et tu es toujours belle, gracieuse et désirable. Cela fait cinquante-huit ans que nous vivons ensemble et je t'aime plus que jamais. Je porte de nouveau au creux de ma poitrine un vide dévorant que seule comble la chaleur de ton corps contre le mien", écrit-il d'entrée.

Il ne cache pas que jeune, il avait de la peine à croire à l'amour car « il est impossible d'expliquer philosophiquement pourquoi on aime ». Il rencontre Kay (Dorine), l'Anglaise qui deviendra sa femme. Il l'avait maltraitée dans un premier livre, « Le Traître ». Ici, il s'en excuse et lui offre un chant merveilleux et tendre.

Elle fut victime d'une erreur médicale qui lui laissa d'horribles migraines. Ils ont alors, tous les deux, décidé d'arrêter le travail forcené pour se retirer à la campagne, à écrire des livres et recevoir des amis. Elle lui apprend à vivre sa vie alors que, dit-il, « j'avais toujours été pressé de passer à la tâche suivante, comme si notre vie n'allait réellement commencer que plus tard ». Il comprend que la vie qui importe est au présent, dans cet amour qu’elle lui donne. « Nous serons ce que nous ferons ensemble », dit-il.

Et il concluait dans la tendresse de l'avant-mort : « Je guette ton souffle, ma main t'effleure. Nous aimerions chacun ne pas avoir à survivre à la mort de l'autre. Nous nous sommes souvent dit que si, par impossible, nous avions une seconde vie, nous voudrions la passer ensemble. » Quelques mois plus tard, en 2007, ils se suicidaient ensemble.

Au-delà d’une lettre d’amour, c’est une leçon de vie, d’humanité, que nous délivre André Gorz : que faisons-nous de nos vies ? Sommes-nous assez attentifs à l’essentiel et aux gens qu’on aime ?

Lettre à D., Théâtre National, jusqu’au 4-10; le 10-11 à la Maison de la culture de Tournai ;
14 au 16-1 au Théâtre de Namur
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