Le théâtre en prison, cet outil de réinsertion

Laurence Bertels Publié le - Mis à jour le

Scènes "La Compatibilité du caméléon" rencontre l’humeur du spectateur.

La maison où elle a grandi…" Et tourne dans nos têtes la chanson de Françoise Hardy qui, balancée sur le plateau, touche au cœur comme cette "Compatibilité du caméléon", création de la jeune compagnie PHOS/PHOR qui fait parler d’elle au point que les files d’attente s’allongent chaque soir. Plus que quelques jours… Mais à en croire l’enthousiasme des programmateurs, le spectacle pourrait connaître une deuxième vie. C’est tout le bien qu’on lui souhaite tant la démarche, malgré des imperfections et un besoin de resserrage pour certaines scènes, s’avère intéressante sur la forme comme sur le fond.

Mêlant théâtre et vidéos (de Robin Montrau), exploitant intelligemment le plateau sur une scène qui compte pour unique décor les autres armoires des prisonniers, les metteurs en scène Camille Sansterre et Julien Lemonnier assurent une direction d’acteurs d’une intensité contenue ou éclatée.

L’île-prison

"La Compatibilité du caméléon" s’inspire d’une expérience menée sur l’île de Bastøy au large de la Norvège, transformée en prison à ciel ouvert et qualifiée de "première prison écologiste et humaniste du monde". Là-bas, point de menottes, point d’armes pour les gardiens. Chaque prisonnier habite son chalet et passe la plupart du temps à s’occuper des bêtes et à travailler aux champs. On le responsabilise au lieu de l’infantiliser. Taux de récidive ? 16 %. Contre environ 60 % chez nous.

Quand il neige, c’est la culture qui remplace l’agriculture. Débarque alors un animateur de théâtre, sensible Olivier Constant, particulièrement convaincant lorsqu’il travaille Sophocle avec les prisonniers : une scène cathartique où il les aide à retrouver le sens des mots, à comprendre la nécessité de la chute dans la tragédie grecque, à traduire le dramatique dilemme d’Antigone. Une dualité que l’acteur exprime avec ses tripes, sans exagération, et qui l’habite, imagine-t-on, depuis qu’il a joué dans l’"Antigone" de Wajdi Mouawad.

Belle mise en abyme du théâtre par quatre comédiens qui campent chacun avec acuité les diverses personnalités de ces êtres en difficile reconstruction ; qu’il s’agisse de Patrick Brüll, d’une sobriété remarquable, en faux placide, brute épaisse à fleur de peau, de la désinvolte Mercedes Dassy douée d’une réelle présence, de Wendy Piette en écorchée vive, tout en émotions vraies, ou de David Scarpuzza, très crédible lui aussi dans l’habit délicat de l’intello révolté.

Comme on l’imagine, l’attitude des prisonniers évoluera de mois en mois, sans angélisme, loin de là, avec de réelles et intéressantes questions sur la réinsertion, de vrais pics d’intensité. Quelques longueurs aussi, bien vite pardonnées, tant ce nouveau projet, alliant réalisme, théâtre et poésie, vient du ventre et explose de vérité(s).

Bruxelles, Théâtre de la Vie, jusqu’au 27 janvier, à 20 h. Durée : 1 h 40. Infos & rés. : 02.219.60.06 ou www.theatredelavie.be

Laurence Bertels

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