Scènes

Marion Pillé et sa compagnie les Souffleuses de Chaos donnent voix d'aujourd'hui à une opérette écrite à Ravensbrück en 1944. Critique.

Germaine Tillion, née en 1907, ethnologue, entre dans la Résistance en 1940. Arrêtée par la Gestapo deux ans plus tard, elle sera déportée au camp de Ravensbrück en 1943, sous le régime N.N. (Nacht und Nebel, Nuit et Brouillard), destinée comme ses pairs à disparaître sans laisser de traces.

Refusant de participer à l’effort de guerre nazi, ses camarades et elle sont classées "Verfügbar" (disponible, en allemand) et ainsi assignées aux besognes les plus basses et pénibles du camp. Bravant l’interdit absolu d’écrire, Germaine compose en 1944 une pièce qui, décrivant les conditions de vie des déportées, utilise l’humour et la musique pour faire rempart à la déshumanisation.

C’est à l’Insas, où elle a étudié, que Marion Pillé lance ce projet : monter "Le Verfügbar aux enfers - Une opérette à Ravensbrück", qu’elle fait aboutir au Marni/Labo, dédiant la création des Souffleuses de Chaos à son grand-père Jacques Pillé et à ses camarades de résistance et de déportation.


Noir, blanc, rouge

Quatre actrices (Aurore Lacrosse, Sophie Maréchal, Marion Nguyen Thé, Marie Simonet), un musicien (Simon Beseme) et quatre marionnettes (conçues par Benjamin Ramon, Sylvie Lesou et Marie Simonet) donnent corps et voix aux tableaux qui se succèdent, mis en lumière par Clément Bonnin.

Visages blanchis, creusés, yeux et bouches soulignés (Daphné Durieux signe les maquillages), robes noires ouvragées, podium et boîtes (scénographie et costumes d’Élisabeth Bosquet) cisèlent la distance choisie par la metteuse en scène, qui elle-même prend la parole pour l’introduction au spectacle. Il tient du ballet expressionniste, du théâtre choral ponctué parfois de comédie, du concert cousu de mots. De parole en chant, ils disent l’horreur et l’ordinaire, la fraternité dans l’infortune, les fantasmes de repas plantureux, l’obscure réalité des chevelures tondues, des toilettes sans porte, des coups sanctionnant toute faiblesse.

© Théophile Vallée

S’il se révélait, à la première, encore fragile notamment dans le travail vocal et gestuel, le résultat se montre cependant très abouti, à l’aune de la conviction de Marion Pillé sur la force de la solidarité et de l’art pour apprendre à raisonner et à résister.

Monté avant cela en 2007 au Théâtre de Chaillot, à Paris, "Le Verfügbar aux enfers" a été vu par son auteure, Germaine Tillion, morte en 2008 et entrée au Panthéon en 2015.

Bruxelles, Marni/Labo, jusqu’au 10 décembre. Le jeudi 8 décembre, à 19h, au studio, le musicologue Hugo Rodriguez (ULB) aborde le thème: la résistance par la musique. Rencontre suivie par la représentation. Infos & rés. : 02.639.09.82, www.theatremarni.com

Le spectacle se jouera les 10 et 11 mars 2017 à Marseille. Et le 19 mai au Fort de Breendonk.