Scènes

Benoît Verhaert ouvre «Les carnets du sous-sol» du grand romancier russe. Un beau défi. Au Boson. Critique.

Nouvelle singulière de Dostoïevski (1821-1881), «Les carnets du sous-sol», présentés comme un laboratoire au grand roman, dévoilent l'inconscient du grand romancier russe. Un récit sombre, un plongeon dans les abysses de l'âme, un réalisme glacial et le discours lucide d'un misanthrope enfermé dans sa cave qui regarde l'humanité sans compassion et se révèle plus sévère encore envers lui-même. «Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Un homme repoussant, voilà ce que je suis. Je crois que j'ai quelque chose au foie. De toute façon, ma maladie, je n'y comprends rien...»

Ainsi débute «Les carnets du sous-sol», dans cette cave du Boson, petit et intéressant théâtre de la chaussée de Boondael, lieu de prédilection pour ce soliloque entamé par Benoît Verhaert, digne interprète de ce cher Fiodor Mikhaïlovitch, et par ailleurs également metteur en scène de cette production du Théâtre de la Chute.

Assis en ovale dans un décor anachronique, le public est au plus près du mal-être du anti-héros et ne peut échapper au nihilisme de son raisonnement. «Seuls les imbéciles deviennent quelque chose.» De la cruauté de l'intelligence... Un cadeau empoisonné parfois que le romancier porte comme un fardeau.

Entre le tapis roulant sur lequel il entretient, en singlet et jogging gris, sa forme physique, son lit défait éclairé d'une loupiote à franges, une icône de la Vierge à l'enfant, l'artiste va et vient dans l'arène. Puis s'installe à sa table, devant une vieille machine à écrire, jetant ses brouillons au sol, râlant sur sa nullité. Il s’assoit ensuite dans sa chaise d'osier, face au jeu d'échecs. Vingt ans que cet homme-rat ressasse le grand échec de sa vie : une rousse flamboyante, remarquable Céline Peret, Lituanienne comme les plus belles femmes du monde, fourrure sur jupe trop courte et bas résille. Une brebis égarée qu'il aurait tant voulu sauver. Pic d'intensité à cet instant du récit. La rencontre entre les deux comédiens, leurs contrastes, la froideur de l'une, la douleur colérique de l'autre dégage une force réelle, une bouffée d'air dans cette atmosphère oppressante qui ne laisse pas indifférent. Une occasion intime et intéressante de se frotter à nouveau à l’œuvre de l'immense Dostoïevski.