Scènes

Elle est une fillette de huit ans et un ami de la famille, une jeune femme, sa mère et sa psy. Elle est une prof de danse et les gamins préparant un gala de printemps. Elle est une danseuse de comédie musicale en tournée dans des trains, des avions, des autocars, des chambres d’hôtel, des boîtes de nuit. Elle est un directeur de casting pour un clip quasi pornographique. Elle est un policier balourd prenant une déposition, et le pote à casquette roulant pétard sur pétard. Elle est Rudolf Noureev descendu de son poster dans une mansarde de pensionnat, et la prof d’atelier contemporain encourageant l’expression des états d’être… Elle est à la barre, au tribunal, et en plongée dans ses souvenirs longtemps occultés.

La performance au service du propos

Andréa Bescond a écrit et interprète “Les Chatouilles”, embrassant le sujet terrible des abus sexuels d’enfants. Qu’il s’agisse ou non de son histoire importe peu, en regard de l’accablante banalité de la pédophilie.

Danseuse au registre époustouflant – du ballet au hip hop –, elle est aussi une actrice hors pair, passant d’un rôle à l’autre, changeant d’accent, d’attitude, de sexe, d’âge en un instant. Or cette performance, subtilement mise en scène par Éric Métayer (avec les lumières de Jean-Yves De Saint-Fuscien et le son de Vincent Lustaud sur un plateau qu’occupe une seule chaise), n’occulte jamais la puissance de son propos. La manipulation de l’adulte face à l’enfant – Odette, “comme le cygne blanc du Lac des cygnes”, rieuse et adorant dessiner, que Gilbert entraîne dans la salle de bain jouer “aux chatouilles”. La fuite et l’oubli, en passant par tous les excès, pour tenir debout, survivre. La culpabilité, la révolte, la rage. Celle qui donne au spectacle son sous-titre “La danse de la colère”. “Je ne suis pas malheureuse, maman, je suis en colère”, martèle Odette dans le cabinet de la psy, à sa mère obstinée dans le déni. La plainte en justice. Le face à face enfin avec l’enfant qu’on a été.

Déchirant, glaçant, “Les Chatouilles” regorge aussi d’un humour généreux, cathartique et viscéral, auquel l’extraordinaire tempérament de l’auteure et interprète confère une saveur singulière. La résilience s’en nourrit, charriée par la danse, heurtée, sauvage, qui dit ce que les mots ont enfoui. Cet implacable rendez-vous avec l’émotion a l’élégance et la force de la nuance. Ça chamboule, ça fait sauter les verrous et goûter à la vie.


---> Bruxelles, Poche, jusqu’au 31 octobre, à 20h30. Durée : 1h30 env. De 8 à 18 €. Dès 15 ans. Infos & rés. : 02.649.17.27, www.poche.be