Scènes

De Gorki, Christophe Sermet monte une comédie où gronde le drame. Laboratoire en huis clos perméable, polysémique et passionnant. Critique.

En 2015, les Prix de la critique couronnaient "Vania !" dans la catégorie meilleur spectacle. Christophe Sermet et Natacha Belova cosignaient une traduction neuve de Tchekhov, faisant souffler un vent frais et vrai sur une œuvre immortelle et pourtant neuve.

Le même tandem s’est attelé à livrer un nouveau texte français aux "Enfants du soleil", pièce écrite en 1905, alors que Maxim Gorki est brièvement emprisonné à Saint-Pétersbourg. Natacha Belova et Christophe Sermet conservent les niveaux de langue marqués entre les classes sociales, les maladresses, les complications présentes dans la langue originelle. Cela confère à la pièce, à son interprétation, un naturel d’ici et d’aujourd’hui, sans rien gommer de l’âme russe qui y palpite. 


Diptyque russe

Avec "Vania" d’abord et "Les Enfants du soleil" ici, la Cie du Vendredi pousse plus loin son exploration du théâtre russe au tournant des XIXe et XXe siècles. "Nous envisageons les deux spectacles comme un diptyque, en nous servant de l’expérience du premier pour progresser logiquement d’une théâtralité de l’intime vers un théâtre plus politique", explique le metteur en scène.

Au huis clos de Tchekhov - menacé de l’intérieur par l’ennui rempant - répond celui de Gorki, avec son noyau de six personnages, sa communauté miniature évoluant autour de Pavel Protassov menant sans répit ses expériences scientifiques. Son petit laboratoire obsessionnel - annexant le frigo et la grande table de la cuisine - s’inscrit dans un autre, plus large, de la société elle-même, de l’entre-soi aveugle à la peur de l’ailleurs, des amours en pente douce. Un laboratoire bricolé, obstiné. Une bulle perméable, polysémique, passionnante où la fine distribution du spectacle inclut résolument les spectateurs.

Typologie fine

Il y a Pavel, donc (Yannick Renier, en culotte courte et barbe longue), dont l’obsession pour la matière vivante prend toute la place, au point qu’il néglige sa femme Éléna (Vanessa Compagnucci) élégante, mesurée, et à qui Vaguine (Francesco Italiano), artiste et ami de Pavel, fait une cour assidue. 


Il y a Iegor, l’homme à tout faire de la maison, porté sur la boisson, une armoire à glace brutale et fragile (Gaétan Lejeune). Boris Tchépournoï, vétérinaire et voisin, célibataire, observateur (Philippe Jeusette), chasse son désenchantement à grands coups d’ironie. Et aime éperdument l’instable Liza (Marie Bos), sœur de Pavel, atteinte d’une maladie nerveuse qui la tourmente, la dévore sans lui ôter sa lucidité. Melania, elle (Claire Bodson), jeune veuve, sœur de Boris, n’a d’yeux que pour Pavel à qui elle offre son cœur simple. "Peut-être que je deviendrai humaine, moi aussi, si je ne suis pas trompée", dit-elle. 


Il y a encore Avdéïévitch, le fils du propriétaire (Iacopo Bruno) et ses ardeurs capitalistes. Antonovna (Consolate Siperius), gouvernante attentive et critique, veille sur la maisonnée, avec l’aide d’une Fima délurée (Gwendoline Gauthier) que remplacera bientôt Loucha. 


Désespoir et drôlerie cohabitent avec brio dans la scénographie et les lumières de Simon Siegmann qui, comme pour "Vania", signe ici un décor à la fois efficace, puissant et sobre. Un grand panneau transversal, mi-rideau mi-révélateur, ciel ou horizon, souvent écran, découpe l’espace, rythme le va-et-vient et les conversations où fusent colères, chagrins, désirs, le tout toujours désamorcé par la dérision - et sous-tendu par la révolution qui gronde au-dehors.

"Pour un artiste, la liberté est aussi indispensable que le talent", dit Éléna. C’est un artiste libre et fort d’une vraie troupe qui signe ce spectacle ouvert et clôturé par le mot "Fin", et bouillonnant dans l’intervalle de détails, de sens à décrypter, d’humanité vive et vulnérable.


Bruxelles, Rideau @Théâtre des Martyrs, jusqu’au 20 mai, à 20h15 (mardi et samedi à 19h, dimanche à 16h). Durée : 2h15 env. De 10 à 20 €. Infos & rés. : 02.737.16.01, www.rideaudebruxelles.be