Scènes Inspirée par le massacre perpétré par Anders Breivik en Norvège, la pièce de David Greig mise en scène par Ramin Gray explore la personnalité d’un tueur. Du 18 au 22 avril au Varia.

Ils entrent ensemble dans la salle paroissiale : un homme (Matthieu Sampeur, qui endossera plusieurs rôles), une femme (Romane Bohringer, qui campe Claire, pasteur généreux et ouvert) et la chorale qu’elle dirige. "Tout le monde est le bienvenu ici", clame-t-elle. Ils se retrouvent, à jamais meurtris après les "événements" - soit le massacre perpétré au sein de leur communauté multiculturelle par un jeune tueur. Claire se souvient : "J’ai senti mon âme quitter mon corps, elle n’est pas revenue."

"Compte tenu des circonstances, j’aurais attendu la visite de Dieu." Mais Dieu demeure muet. Or plus que tout, Claire veut avancer. "Je sais ce qui m’est arrivé, je veux comprendre ce qui lui est arrivé." Elle remonte alors le temps, cherche des réponses dans l’enfance du tueur, les livres qu’il a pu lire, ses fréquentations, son engagement politique récent. Est-il fou ? Nihiliste ? Faible ? Cette barbarie, "il doit y avoir une autre manière de l’expliquer, au-delà de la raison". Sa quête la mènera jusqu’à le rencontrer dans sa prison. "Si c’est un être humain, je peux communiquer avec lui."

© Eric Didym

Chaque soir, une chorale différente

Dans un décor sommaire mais explicite (un piano, des gradins, des chaises empilables, un énorme thermos de café) qui aurait gagné à être plus abstrait, le climat varie dans un fondu enchaîné efficace. Au gré de ses métamorphoses, Matthieu Sampeur demeure sur le fil d’une profonde justesse. Le jeu de Romane Bohringer manque, lui, d’un peu de sobriété - peut-être cherchait-elle à compenser la relative apathie de la chorale qui était de la partie le 1er avril au Théâtre des Capucins, à Luxembourg-ville.

Car l’un des enjeux de la création réside dans la présence, chaque soir, d’une chorale d’amateurs différente qui symbolise la communauté, l’opinion publique. Recrutés par le théâtre hôte, les ensembles ont un cahier des charges précis. Seul le chant d’entrée est laissé à leur libre choix, les autres étant imposés. Le travail de répétition n’est que musical : pour préserver leur spontanéité, les choristes ne rencontrent les comédiens que deux heures avant le début de la représentation. Quelques interventions sont alors attribuées et certaines mises en place réglées, mais le texte leur demeure inconnu. A Bruxelles se succéderont ainsi Méli-Mélo (18/4), Madrigalesco (19/4), la Sardane (19/4), l’Ensemble vocal Kaïros (20/4) et DebadouDa (22/4). D’un soir à l’autre, les atmosphères varieront forcément, de même que l’alchimie avec les acteurs.

Entre violence et introspection

Puissant, interpellant, intelligent, le texte du dramaturge britannique David Greig pose habilement d’essentielles questions. La mise en scène de Ramin Gray est dynamique, on navigue souvent sur le fil, entre violence et introspection, et l’émotion qu’atteint le finale n’est pas feinte. Inspiré par le meurtre de 77 personnes par Anders Breivik en Norvège en juillet 2011, "The Events" a été créé en août 2013 au Traverse Theatre d’Edimbourg. Sa version française a été présentée pour la première fois en avril 2016 dans le cadre du Festival RING au Centre dramatique national Nancy-Lorraine-La Manufacture. Après Bruxelles, les comédiens l’emmèneront à Grasse, Nice et Lyon.

  • Bruxelles, Théâtre Varia, du 18 au 22 avril à 20h30 (sauf mercredi à 19h30). Durée : 1h30. De 7 à 21 €. Infos et rés. : 02.640.35.50, www.varia.be

© Eric Didym


La parole comme antidote à la peur

Artiste associé au Royal Court Theatre, Ramin Gray (Londres, 1963) a signé la mise en scène de la création originale des "Evénements" comme de la version française qui vient de débuter sa tournée. A-t-il envisagé cette dernière autrement ? "C’est très difficile à dire car, chaque fois, il faut faire confiance aux comédiens qui apportent quelque chose de différent. J’ai voulu tout changer et, finalement, je suis revenu à mon point de départ. Et si vous vous lanciez, vous arriveriez plus ou moins à cette solution." C’est lui-même qui avait commandé à David Greig cette pièce. "Nous étions tous les deux obsédés par le massacre perpétré par Anders Breivik : nous sommes donc allés une semaine à Oslo pour effectuer des recherches."

La contrainte était claire : Ramin Gray (ci-dessous entouré de Matthieu Sampeur et Romane Bohringer) ne voulait que deux comédiens sur scène, mais en présence d’une chorale, "le meilleur moyen de parler de société et de politique, chaque chorale étant elle-même une société. Et puis, comme le dit David Greig, une chorale ne joue jamais faux".

© Eric Didym

"Créer du lien ne changera rien mais aidera"

Quant à Romane Bohringer, cette expérience avec des amateurs plongés en toute spontanéité dans une réalité théâtrale est pour elle "une des plus grandes expériences de ma vie. Je suis folle de ce spectacle". La comédienne française, en lice pour le Molière de la comédienne dans un spectacle de théâtre public pour son rôle dans "La Cantatrice chauve", a décidé d’incarner Claire après avoir lu seulement quelques lignes résumant "Les Evénements".

"C’est comme si ce texte m’avait sauvée de mon désarroi", dit-elle. "J’ai des enfants de cinq et sept ans. La violence des attentats qu’on a connus a définitivement assombri mon horizon et le leur. J’ai été révoltée quand Manuel Valls a déclaré qu’il fallait arrêter d’essayer de comprendre car comprendre c’est excuser. Pour moi, l’important n’est pas la compréhension finale, l’enjeu est plus vaste. Ce qui compte, c’est le chemin que l’on effectue : interroger les gens, parler avec son voisin, pleurer ensemble, être d’accord ou pas, tout cela crée du lien. Je me rends compte que j’ai beaucoup plus peur quand je ne parle pas que lorsque je parle." 

Pour elle, jouer à Bruxelles (avant Grasse et Nice notamment) constitue un rendez-vous pas comme les autres. Toute l’équipe sait que le Théâtre Varia se situe à deux pas de la station Maelbeek.