Scènes Le féminin pluriel des scènes forme désormais le groupe F.(S). Coup d’envoi.

Le 27 avril, le CA des Tanneurs annonçait la nomination d’Alexandre Caputo comme nouveau directeur artistique. Poste ouvert, pour rappel, non dans le cadre d’une succession simple mais après l’éviction, en novembre 2017, de David Strosberg pour faits de harcèlement (l’une des rares suites visibles, en Belgique, du mouvement #MeToo).

Sans fustiger l’homme lui-même ni mettre en doute ses compétences, les commentaires consécutifs à cette nomination portaient notamment sur l’absence, une fois de plus, d’une femme à la tête d’une institution (alors qu’elles figuraient en majorité parmi les candidats et jusque dans la shortlist), voire sur l’"occasion manquée", dans ce contexte, par un conseil d’administration qui "refuse de regarder le passé en face, d’acter les faits, et continue à fermer les yeux".

Isabelle Bats, actrice, autrice, performeuse (en photo lors d'une performance collective du REC, au Palais de Tokyo, à Paris, en 2017), écrit et partage d’abord avec ses collègues de la SACD une lettre - aussi politique que poétique - abordant l’invisibilisation récurrente des femmes de la vie publique et en particulier des sphères de décision. Son premier vœu : "rassembler une sororité". Un groupe Facebook est créé, qui en quelques jours croît jusqu’à rassembler plus de 700 personnes unies par la volonté, à tout le moins, de dénoncer la perpétuation des modèles anciens, le patriarcat tenace, le sexisme ordinaire.

Mobilisées, indignées, fédérées

Partie pour attabler cinq personnes autour de ces sujets, la petite réunion de vendredi matin s’est muée en assemblée d’une cinquantaine de femmes, praticiennes ou proches des arts de la scène. Nombreuses donc, diverses, mobilisées, indignées sinon en colère, des femmes se fédèrent. Au sein d’une profession - diverse elle aussi, allant de la mise en scène au jeu en passant par l'accompagnement, l’écriture, la production… - mais sans s’y limiter. Le combat, affirment-elles, doit viser large et loin. "Nous sommes des femmes de scènes, souligne Virginie Strub, donc des femmes de langage, de parole - et de corps ! ajoutent d’autres -, qui sont les plus grands pouvoirs qui existent. Symboliquement c’est énorme."

Pour toutes, le cas des Tanneurs apparaît non comme la cause première de ce mouvement, dont les racines sont "historiques", mais comme élément déclencheur. La parité, une fois de plus, n’est pas respectée, appuie Myriam Saduis, metteuse en scène, pour qui l’heure est venue d’"interroger de façon très ferme les commissions, les conseils, les directions" - alors que, rappelle-t-elle, "le CA des Tanneurs est sous enquête". Ce cas particulier met en lumière un système "qui se mord la queue".

"Il est temps de voir
que cette situation se répète,
et ce qu'elle révèle"

- Myriam Saduis, metteuse en scène

La parole fuse, circule, les oreilles se tendent. On évoque le "sexisme intégré" à déconstruire, les chiffres à opposer aux chiffres. "Il y a deux ans, on était à moins de 30 % de femmes dans tous les secteurs des arts de la scène", relève Isabelle Jonniaux, directrice artistique de l’Atelier 210. Or actuellement 80 % des moyens alloués au secteur le sont à des maisons aux mains d’hommes : une "violence symbolique" qu’épingle la metteuse en scène Lara Ceulemans, un biais de plus quand il s’agit pour des femmes de faire coproduire leurs projets. 

"Les écoles comptent entre deux tiers et trois quarts d’étudiantes. À la sortie, tout se renverse", souligne Caroline Berliner, comédienne et réalisatrice radio, suggérant là un champ de réflexion supplémentaire. En plus de l’opacité problématique d’instances distribuant l’argent public, de l’intersectionnalité nécessaire dans la lutte pour la visibilité des minorités, pour ne citer que quelques-uns des sujets soulevés lors de cette première assemblée.

Au menu de F.(S) (F pour Femelle, S en marque du pluriel), né vendredi matin, se profilent des actions, des études, un volet juridico-légal, une attention particulière à l’éducation. Un mouvement où s’inscrira déjà une semaine de rencontres féministes, à la Bellone, du 18 au 22 juin.