Scènes

Vibrante adaptation, brillante distribution : le roman de Virginie Despentes dans la mise en scène de Selma Alaoui est au Varia jusqu'au 25 mars. Critique.

La création du collectif Mariedl, coproduction des quatre Centres dramatiques de la CFWB (Théâtre de Liège, Théâtre de Namur, Mars/Mons et Varia) fait étape, selon le principe de 4à4, dans tous ces lieux. C’est ainsi un spectacle bien rodé, en pleine maturité, qui se joue en ce moment à Bruxelles.

Valentine a disparu. Lucie Toledo, détective qui la filait comme elle file des ados d’habitude, l’a perdue entre deux rames de métro. Evaporée, cette ado-là n’est pas tout à fait comme les autres, plus délurée, plus rebelle, plus insolente, plus paumée peut-être aussi. Pour résoudre une vraie disparition, il faut à Lucie du renfort. Et pourquoi pas La Hyène ? Manipulatrice et brutale, mais dotée d’un sixième sens hors du commun, cette lesbienne revendiquée est une enquêtrice aux méthodes très personnelles. "Y a rien qui marche comme la violence pour bien communiquer", lancera-t-elle à une Lucie médusée.

Défricher, dégommer, dénoncer, détourner

C’est un road-movie, un polar, un thriller dans lequel on s’engage avec leur aventure. Si les références cinématographiques s’imposent en effet, "Apocalypse Bébé" s’en sert pour creuser plus profond. Défricher, dégommer, dénoncer. Y compris sur scène. Plus chronologique que dans le roman, le découpage du spectacle suit la progression de l’enquête, la reconstitution de l’histoire de Valentine. Dans ce roman (prix Renaudot 2010), Virginie Despentes propose sans cesse de déplacer le regard, vis-à-vis des normes, des genres, des codes sociaux et générationnels, de l’identité sexuelle. Selma Alaoui lui emboîte le pas avec conviction et sans plus de militantisme que chez l’écrivaine et réalisatrice. 

Rythme soutenu et énergie rock sous-tendent cette adaptation où la metteuse en scène (épaulée à la dramaturgie par Amel Benaïssa et Bruno Tracq) rend justice à cette "œuvre trépidante, féroce, drôle et en même temps troublante - une sorte de mise à nu de personnages qui émeuvent par leur médiocrité autant que par leur exceptionnelle singularité".


Foisonnante, intelligente, efficace, la scénographie de Marie Szersnovicz fait un usage raisonné de la vidéo, du son, pour établir cet univers mouvant, ce jeu de piste cru et dru, cette poursuite débridée pleine de suspense et de surprises.

Les clichés pour témoins

De la jeune détective dépressive (Mélanie Zucconi) à son explosive acolyte (Marie Bos), de l’adolescente défoncée (Eline Schumacher) à sa grand-mère bourgeoise et sa mère démissionnaire (Florence Minder), de la faune qui peuple les nuits de Barcelone à d’autres figures encore (Achille Ridolfi, Aymeric Trionfo, Maude Fillon), la distribution typée embrasse une vingtaine de personnages, à la limite toujours de la caricature, traités avec finesse, humour, voire une certaine tendresse. 

Les clichés, présents et assumés, apparaissent ici comme les témoins à charge des typologies forcées, des discriminations, des intimidations, des violences faites aux femmes, d’un monde taillé par et pour les hommes. Et où les rencontres sont d’autant plus déterminantes pour se construire, lutter, s’affirmer, exorciser ses peurs, digérer sa vulnérabilité. Comme la gamine que tous avaient jugée en omettant de la regarder. 


Bruxelles, Varia, jusqu’au 25 mars, à 20 h 30 (mercredi à 19 h 30). Durée : 1 h 55. De 10 à 21 €. Infos & rés. : 02.640.35.50, www.varia.be

De Virginie Despentes, l’adaptation par ailleurs de "King Kong Théorie" se joue le 25 mars au Théâtre de 4 Mains à Beauvechain (010.86.64.04), et du 11 au 20 mai au Jardin Passion à Namur (0472.965.316).