Les nonnes chinoises de Wayn Traub

guy duplat Publié le - Mis à jour le

Scènes

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Voilà dix ans que Wayn Traub a déboulé dans le riche champ des scènes flamandes. D’abord qualifié de nouveau Jan Fabre, on a vite appris à découvrir les singularités de ce jeune homme pressé, artiste multiple. Déjà son nom surprend, qu’il a repris à sa mère, un nom juif polonais. Son talent précoce frappe aussi : il est né en 1972 à Bruxelles. Avec lui, il faut accepter de perdre ses repères. Il adore tout mélanger dans ce qu’il appelle de l’"opéra cinéma" ou du "théâtre rituel". On craint de se perdre dans un bric-à-brac de références sémantiques et visuelles, mais il faut accepter de se plonger dans la beauté des images et des sons, dans la force des mises en scène pour y saisir, sans toujours les comprendre, la force et l’étrangeté des énigmes posées.

Il présente à Anvers, à partir du 2 avril, sa nouvelle création, "Maria-Magdalena", dernier volet d’une trilogie qu’il appelle "Wayn Wash". "Maria-Dolorès" et "Jean-Baptiste", les deux premiers volets, avaient impressionné dans de nombreux pays, en particulier au Théâtre de la Ville à Paris, son coproducteur. On y trouvait déjà pêle-mêle, le rappel des mystères médiévaux, des rituels chrétiens et des écrits bibliques, un décor kitsch et lui-même chantant d’une voix haut perchée. Un spectacle labyrinthique entre Eros et Thanatos.

A ses débuts, Wayn Traub avait rédigé son "manifeste du théâtre et de l’animalité". On y lisait : "le théâtre de l’animalité doit pouvoir admettre sa défaite et accepter que son but soit inaccessible. Il essaiera de faire apparaître pendant un moment ce que le monde prend pour mort depuis longtemps."

"La fin des temps"

Nous l’avons rencontré dans son "antre", à deux pas du Toneelhuis où il fait partie des artistes associés à Guy Cassiers. Les murs sont couverts d’étranges blasons de grosse laine qu’il a confectionnés jadis. Sur le bureau, un renard empaillé avec un masque (un loup vénitien !). Sur le sol, des ouvrages sur Bosch, Brel et Ferré. Au mur, un tableau avec des post-it décrivant le synopsis de "Maria-Magdalena".

"Tout tourne autour de Salomé. Dans Maria-Dolorès, je me concentrais sur la mère-Hérode. Dans Jean-Baptiste c’était la figure de l’homme et dans Maria-Magdalena c’est celle de Salomé, la séduction féminine personnifiée. Avec pour épilogue, la décapitation de Jean-Baptiste, la castration si l’on veut."

Sur un ordinateur dernier cri, il nous montre des extraits des films qui seront projetés au centre de son "rituel". Il sera seul en scène, grimé en bleu et lignes noires, avec un masque d’oiseau, jouant Iokanan (Jean en hébreu), chantant de sa voix particulière tandis que seront projetés sur grand écran dix films-histoires que Wayn Traub a tourné souvent en Chine et qui expriment "cette société finissante".

Soldat blessé et poète

"J’étais invité à donner des workshops de danse contemporaine à Pékin, où le comble de la modernité reste Béjart. J’y ai découvert des danseuses de très haut niveau." Il a passé deux mois à Pékin et un mois à Hong Kong et Macau. On voit les danseuses chinoises, dont la star Zhibo Zhao, danser en costumes noirs de nonnes, maquillées de blanc, les lèvres sanglantes. A Hong Kong, il a lui-même filmé dans un centre commercial avec une caméra miniature d’espion fixée sur ses lunettes, parcours halluciné dans le temple de la consommation. Dans une vidéo, un soldat chinois blessé, suivi au plus près du visage, cherche d’où viennent un cri et un poème. Le cri de Salomé ? A Hong Kong, il a filmé la ville la nuit, avec la chorégraphie des lumières qu’il calque sur la musique techno qui envahit le spectacle avec l’excellent norvégien Jaan Hellkvist.

Dans un film tourné aux Pays-Bas, une femme, telle une prostituée, vante les mérites d’une abbaye transformée en centre de fitness pour cadres. Une archéologue austère explore les entrailles de la terre pour y trouver les traces de femmes jadis brûlées comme sorcières. On croise le chanteur pop flamand Gabriel Rios. Ailleurs, on voit des moines moyenâgeux en contre-jour jouant de conques comme les moines tibétains, sur un leitmotiv, "quand on se fait envahir par la peur, la perte n’est plus loin."

"Je voulais ici, supprimer toute dramaturgie linéaire, ne plus raconter une histoire de A à Z. J’ai choisi de développer dix portraits iconographiques cinématographiques. Ils sont d’apparences diverses mais plusieurs se retrouvent de l’un à l’autre selon un principe de contamination."

Cet esthétisme qu’il revendique, cette beauté hybride, postmoderne et kitsch, ce rituel, est pour lui l’annonce d’un monde qui file vers la catastrophe. Wayn Traub avoue son intérêt pour les mouvements altermondialistes et contestataires. Il a apprécié les écrits de l’anarchiste américain et avocat du "primitivisme" John Zerzan. Mais sans en faire un credo. Il prépare maintenant une nouvelle trilogie, sur "la fin des temps" qu’il veut achever avant 2012, date de la fin du monde dans de nombreuses sectes. Il veut s’accompagner d’un orchestre vaudou.

La polyphonie de Wayn Traub, ses récits labyrinthiques peuvent dérouter ou irriter mais il vaut la peine de découvrir ce monde singulier d’un artiste surdoué dans bien des domaines.

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