Scènes

En son temps sulfureuse et subversive, L'Eveil du printemps (1891), fable initiatique de Frank Wedekink, pourrait sembler datée. Et pourtant, la question identaire, au centre du texte du dramaturge et poète allemand, reste d'une brûlante actualité et concerne plus que jamais la jeunesse, celle à laquelle s'adresse principalement le spectacle.

Après la mise en scène d'Armel Roussel, dans une version très dénudée, au printemps dernier, au National, arrive, dans la foulée, celle de Dominique Serron, créée au Théâtre Voltaire, en mai, et actuellement à l'affiche de l'Atelier Jean Vilar, en uniformes, à l'image des lycéens de l'époque, vêtus de chemises blanches, pantalons de flanelle et cravates bordeaux. Tous identiques, même lorsqu'il pleut, dans leurs gabardines et sous leur parapluies, ceux que l'on n'ouvre pas seulement pour éviter la pluie mais aussi certaines responsabilités.

Cinématographique

Vision très esthétique dans cette mise en scène chorégraphique et cinématographique de Dominique Serron qui alterne entre la pièce de Wedekind et la musique de Stravinsky. D'où le titre de sa nouvelle création, Le Sacre et L'Eveil, d'après L'Eveil du printemps de Wedekind, traduits par Jacques De Decker, et des extraits du Sacre du printemps de Stravinsky.

Des vidéogrammes de théâtre non verbal créés par des étudiants, réalisés par Nadia Benzekri et montés sur le Sacre, l'une des plus scandaleuses créations de l'histoire de la musique (1911), plus chaotiques, pour mieux épouser l'oeuvre païenne et saccadée de Stravinsky, alternent avec les scènes tirées au cordeau du plateau, tout en étant portées par un perpétuel mouvement -grisant mais parfois lassant -, autour de ce meuble métallique, d'où sortent les comédiens, le courrier ou parfois, un service à thé, si semblable, surtout, à une morgue. 

La ressemblance est d'autant plus frappante qu'en ressort symboliquement le corps de Moritz Stiefel, le jeune incompris qui s'est donné la mort, lorsque Melchior Gabor, un Vincent Huertas bien ancré, revient sur la tombe de son ami au début du récit pour retracer le cours des événements. Le désir, ses soi-disant dérives, la découverte de la sexualité, les pulsions, les premiers émois entre jeunes, du même sexe ou non, les conséquences qui s'ensuivent, et les sentences, sans appel, d'une société corsetée, hypocrite et apeurée par la fougue de la jeunesse et l'aparition de singularités.

Belle palette de comédiens

La tension monte et le spectateur suit avec attention la trame du récit, dans cette scénograpie inventive, avec en toile de fond, un magnifique lamé argenté, par où entre et sort une palette colorée de comédiens aux tonalités variées. Dont, le virevoltant Félix Vannoorenberghe, meilleur espoir masculin qui, en répétition générale lundi soir, n'a pu venir cueillir ses lauriers aux tout récents prix de la critique. Mais aussi Laure Voglaire – Madame Bergmann - l'une des fidèles comédiennes du Théâtre de la Chute, toujours d'une réelle justesse et belle présence sur scène, ainsi que la pétillante Florence Guillaume, dans le rôle de Wendla Bergmann, cette adolescente de 14 ans qui, telle la pouliche, ne demande qu'à sortir du pré... 

Tous servent avec fraîcheur l'avant-gardisme de ces deux fondamentaux du théâtre et de la musique. Puissent-ils à leur tour libérer le corps des prisons de l' l'affectation et le souffle de la vie.


Le Sacre et l'Eveil, au Théâtre Jean Vilar, jusqu'au 11 octobre.

Reservations@atjv.be ou 0800/25 325