Scènes Cédric Juliens porte, dans le dépouillement, les extrêmes de la montagne : paroles, sens, images. Une création du Rideau de Bruxelles, aux Brigittines. Critique.

C’est d’une histoire d’amitié et d’alpinisme qu’est née la pièce publiée en 2017 chez Lansman. Enseignant puis coach, Dominique De Staercke tutoie les sommets depuis l’enfance. De leurs longues conversations au fil des ans, son ami Régis Duqué, auteur, metteur en scène, a tiré ce qui deviendrait Les Voies sauvages . Une première lecture au RRRR Festival en 2015 puis une création au Poche de Genève en 2017 ont mené cette production du Rideau jusqu’à sa première à Bruxelles, aux Brigittines.

On l’attendait au milieu des briques brutes de la chapelle, or c’est dans le cube noir de la salle Mezzo que s’inscrit le très sobre espace scénique où se tient Cédric Juliens. Plateau nu, longue table de bois, livres empilés, verre d’eau. Et l’acteur donc. Corps, voix, regard habités par ces expériences de l’extrême. À aucun moment cependant il ne s’agira de faire étalage de prouesses. Au contraire le récit nous entraîne, avec son narrateur, dans les profondeurs de ce qu’il vit comme un voyage certes, mais tout autant sinon plus intérieur qu’exposé aux éléments, leur majesté, leur rudesse.

Le temps, la peur, la transe paisible

"La conquête, attaquer, vaincre, c’est le contraire de ma philosophie", indique-t-il d’emblée. On n’abordera que pour s’en tenir à distance les autoroutes de l’alpinisme de masse, le dépaysement comme bien de consommation. Ici, le peu prévaut. "Tout ce qui n’est pas indispensable est superflu." De quoi évoquer, non sans humour, notre maladive peur du manque, et le confort où sont installées nos vies ordinaires.

Dans la vie de Dominique De Staercke, "les 4 000, c’est devenu un fil rouge" . Repartir, toujours, passer ses étés à atteindre ces sommets. Ce qui semble "dangereux, impossible" à beaucoup, pour lui est "une question de détermination, de projet, de temps, de lenteur" . À rebours du tout tout de suite si propre à notre époque.

Bien sûr il y a la peur, si intime, une partie de nous-mêmes. La sortir de nous : voilà le danger. Il s’agit de l’apprivoiser, indique le narrateur, jusqu’à ce qu’elle se mue en "concentration extrême" , en "transe paisible" .


Ni leçon ni démonstration, Les Voies sauvages propose une réflexion sur l’essentiel, sur nos limites, sur la solitude, sur l’évidence ou non des chemins que l’on choisit et qui, parfois, nous offrent d’être "touché par le monde" . Le texte de Régis Duqué, avec une force sinueuse et tranquille, entre une quasi-poésie en vers libre et l’oralité brute du récit, voire de la confidence, s’articule avec justesse grâce à l’incarnation humble de Cédric Juliens, et ce qui met cette présence en relief : les lumières de Dimitri Joukowsky, le son de Guillaume Istace.

Le tout, par les mots et au-delà d’eux, creuse le sens et n’a nul besoin du figuratif pour créer des images.

  • Bruxelles, Rideau @Brigittines, jusqu’au 30 septembre. Durée : 1h20. Infos & rés. : 02.737.16.01, www.rideaudebruxelles.be