Scènes

Antoine Laubin crée "L.E.A.R.", à Namur dès vendredi. D’après Shakespeare, et coécrite avec Thomas Depryck, une tentative contemporaine de savoir qui nous sommes et dans quel monde. Avant-propos.

Produit par le Théâtre de Namur, coproduit par la Cie De Facto, le Varia, le Manège.Mons et le Théâtre de Liège, aidé dans son processus de création par L’L, Lieu de recherche et d’accompagnement pour la jeune création, "L.E.A.R." termine sa gestation. Nous avons rencontré Antoine Laubin à une semaine de la première.

Quel est le point de départ de cette nouvelle création ?

Ce sont des couches successives. On peut situer le point de départ dans les travaux préparatoires aux "Langues paternelles". Depuis toujours "King Lear" est ma pièce préférée de Shakespeare. Là, on l’a relue sous l’angle du carcan du père, dans une vision psychanalytique. On voit beaucoup de spectacles, Thomas et moi. Les "Tragédies romaines" d’Ivo Van Hove ont été un sommet. Et la démarche de Vincent Macaigne sur "Hamlet" ["Au moins j’aurai laissé un beau cadavre", à Avignon en 2011] m’a beaucoup parlé; j’ai trouvé le geste d’appropriation très juste. Tout cela a nourri notre désir de nous attaquer à Shakespeare.

Où se situe "L.E.A.R." dans le parcours de De Facto ?

Un an après "Dehors", je m’aperçois de la complémentarité de ces projets. "Dehors" traitait de l’impossibilité de se mettre en dehors du social. Ici on parle de l’impossible extériorité par rapport au temps. Ce n’était pas une intention, c’est un constat a posteriori.

Si on parle de temps, de fil, on parle de filiation, de transmission…

Moins que prévu en fait. Il s’agit plus du pouvoir, de la question du père, dans le sens de l’État autant que du point de vue privé; aussi bien le pouvoir des enfants sur les parents que le contraire.

Un questionnement politique ?

On part de la sphère politique pour aller vers le privé. L’avenir du royaume est lié au chantage affectif. Comme chez Shakespeare. Le spectacle est construit en diptyque, avec deux théâtralités qui se répondent. Notre lecture est que, quand Lear entre dans la lande, questionne sa légitimité, son identité, les acteurs et les spectateurs s’approprient ses questions. On entre tous dans la lande avec lui, pour se demander quelle est la place de l’individu dans le monde contemporain. En somme, "L.E.A.R." concilie l’impudeur des "Langues paternelles" et le côté citoyen de "Dehors".

Comment se construit un spectacle comme "L.E.A.R." ?

Sur une année, Thomas et moi travaillons sur quatre ou cinq projets, à des rythmes différents. Une espèce de case "L.E.A.R." s’est construite peu à peu. La première partie est une partition très ficelée à partir des deux premiers actes du "Roi Lear", la seconde a été écrite avec les acteurs, plus sur le plateau. La charnière étant la tempête. L’errance. L’intrigue, très importante dans les deux premiers actes, s’estompe ensuite. Il y a une dimension fortement psychanalytique, mais pas de l’ordre du pathos.

Comment évite-t-on le pathos, justement ?

Même si c’est une pièce très noire, la plus désillusionnée des tragédies de Shakespeare, sur le plateau on veut faire sentir le plaisir d’être là. Il y a une tension continuelle entre le constat sombre et la jouissance à être là et décrire le monde.

Comment cela se traduira-t-il visuellement ?

Au début, la vision du monde est plutôt verticale : le fait de pouvoir s’appuyer sur une autorité. Les six acteurs sont au service d’un récit commun dans lequel ils se reconnaissent tous. Après quoi ils se retrouvent face à eux-mêmes, à leur histoire personnelle. Ainsi la deuxième partie est-elle beaucoup plus horizontale. Leurs points de vue sont contradictoires; c’est un patchwork de rapports au pouvoir incompatibles : six individus qui bataillent sur le sens de ce qu’ils ont exposé dans la première partie.

Stéphane Arcas, qui signe la scénographie, traite-t-il cela sur le mode du diptyque ?

Oui, la scénographie de la première partie est très unitaire et celle de la deuxième très explosée. C’est la première fois que je dialogue avec un homme d’image, un interlocuteur qui traduit nos discussions et nos envies. Le dialogue que j’ai avec Thomas sur la coécriture, j’ai l’impression de l’avoir trouvé visuellement avec Arcas.

Quelle est l’articulation de la coécriture avec Thomas Depryck ?

Vous collaborez depuis longtemps… Avec Thomas les rôles se réinventent à chaque projet. Ici il s’agit vraiment d’une écriture à deux; de même nous avons ensemble piloté les improvisations et choisi dans ce que nous proposaient les acteurs. Qui sont ici tous narrateurs plus que personnages.

Plus généralement, qu’est-ce qui vous inspire ?

[Un temps.] Mes failles. Mes impossibilités d’être au monde. Avec Thomas, chaque projet scénique développe ce sur quoi on n’arrive pas à avoir de prise : une tentative de nommer un truc qu’on ne comprend pas. Je me rends compte que je ne sors pas de cette dynamique : essayer de mettre des mots - seule échappatoire. En même temps l’acte de tenter est plus important que le contenu des mots. Les spectacles des autres m’inspirent aussi. Je suis spectateur avant d’être metteur en scène. Et très admiratif de l’apparent premier degré - je pense à Angélica Liddell, par exemple -, ce côté viscéral dans l’urgence de la parole doublé d’une grande intelligence de la construction. Ce qui ne veut pas dire que tout doit être limpide et offert. Le gros problème de la réticence des gens vis-à-vis du théâtre, c’est qu’ils croient devoir tout comprendre. Or on peut prendre et recevoir beaucoup sans tout piger ; ça n’empêche pas de ressentir, de réfléchir. Même si j’y mets beaucoup, je n’ai aucun problème avec le fait qu’on ne comprenne pas ce que j’ai voulu dire. Enfin… j’aimerais que ce soit vraiment comme ça.

Dans les premières notes annonçant la création, "L.E.A.R." était traduit par "Les Enfants n’Auront Rien"...

On avait été pressés de donner un texte, et cette phrase oriente la lecture vers la question de la transmission, or c’est plus ouvert que ça. J’aime beaucoup le principe de l’acronyme, que le titre soit une surface de projection où on peut mettre ce qu’on veut. Ça fait écho aussi au fractionnement shakespearien.



Namur, Grand Manège, du 4 au 12 octobre 2013, à 19h45. Durée : 1h45 env. De 11 à 18 €. Infos & rés. : 081.226.026, www.theatredenamur.be 

Puis à Bruxelles du 8 au 16 novembre (www.varia.be), à Mons du 20 au 24 (www.lemanege.com), à Liège du 26 au 30 (www.theatredeliege.be)