Scènes Altinoglu et Py réussissent superbement leur Wagner.

Alain Altinoglu n’a pas par hasard dirigé "Lohengrin" dans le temple de Bayreuth : à la tête d’un orchestre de la Monnaie transcendé, il signe une lecture d’anthologie, ouverte par un prélude idéalement rond, soyeux, aérien et caressant et poursuivie par un vaste arc de tension dramatique constante. Le chef français aime et magnifie sa partition, et les pages chorales - coup de chapeau au travail de préparation de Martino Faggiani - sont d’autant plus bouleversantes qu’Olivier Py et son décorateur et complice Pierre-André Weitz ont conçu un dispositif scénique impressionnant qui permet d’occuper non seulement toute la largeur mais aussi toute la hauteur de la scène. C’est un théâtre, aux vitres brisées et aux murs brûlés dont les loges sont toujours là et qui offre, dès le début, l’occasion d’une belle mise en abîme : les personnages principaux sortent de dessous la scène mais n’existent qu’après avoir revêtu leur costume-manteau.

Exaltation musicale et grand spectacle

C’est un théâtre, mais c’est bien plus : plateau tournant, éléments modulables, changements à vue et toiles peintes aidant, ce sont aussi les ruines du Berlin de 1945, les gorges romantiques ou les clairs de lune à la Caspar David Friedrich, mais toujours dans ces camaïeux de noir, de blanc et de gris chers à Py et Weitz. C’est même, finalement, un tableau géant divisé en neuf cases où Elsa et Lohengrin se promènent entre symboles et mânes allemands, de Goethe à Beethoven en passant par Hegel, Hölderlin, Weber et d’autres (dont Friedrich) et en s’offrant même au passage le plaisir d’une citation visuelle du premier acte de "La Walkyrie".

Alors, oui, on peut éventuellement mégoter sur une Elsa un peu âgée, plus cougar que virginale oie blanche face à un Lohengrin juvénile : mais Ingela Brimberg est formidable de clarté, de puissance et d’intonation, et la voix bien timbrée d’Eric Cutler, si elle peut sembler un peu mince dans les passages héroïques, est d’une suavité bouleversante dans le récit du Graal et les adieux du troisième acte. Oui, on peut trouver que l’Ortrud impeccable d’Elena Pankratova (juste d’un bout à l’autre, chose rare en ce rôle), plus Lady Macbeth que jamais, écrase un peu trop un Telramund bien projeté (Andrew Foster-Williams) mais manquant presque autant de grave que d’autorité. Oui, on peut penser que telle scène ou telle image "fonctionne" moins bien (la partie d’échec du jugement de dieux, les seaux de débris portés par les chœurs féminins…), mais force est de reconnaître à Py une implacable cohérence, un vrai sens théâtral, un souci de lisibilité de l’histoire (sa brève introduction avant le lever de rideau n’était nullement indispensable), et quelques jolis effets de surprise. Gottfried, le prince disparu, que l’on aura vu se promener pendant toute la soirée (jouant notamment avec des bombardiers miniatures dont les ombres projetées disent mieux que tout l’imminence du Troisième Reich), est finalement retrouvé à l’état de cadavre, mais n’a-t-on pas vu Ortrud l’étouffer ?, Et si le Héraut (formidable Werner Van Mechelen) lui propose de tenir une très actuelle mitraillette durant la séance de photos promotionnelles avec le Roi (excellent Gabor Bretz), Lohengrin la refuse. Et, surtout, on échappe tant aux uniformes nazis qu’aux croix gammées, alors même qu’Ortrud aura passé la soirée à s’essayer à toutes leurs versions antérieures.Nicolas Blanmont

Bruxelles, la Monnaie, jusqu’au 6 mai ; www.lamonnaie.be