Scènes Récit, rencontres à Santiago

Les jours qui précèdent la première - le vendredi 15 octobre - se passent à Santiago et dans le monde entier dans l’effervescence de la libération imminente des 33 mineurs. Tous les médias chiliens sont monopolisés par l’affaire. Ce qui ne fait pas celle de Matucana100, le théâtre et centre d’art qui coproduit, avec le Manège. Mons, la nouvelle création de Lorent Wanson. Jusque dans le métro de Santiago, des téléviseurs retransmettent en continu les images de la mine, de l’équipement de sauvetage, du président Sebastián Piñera. Alors espérer ne fût-ce qu’un écho dans la presse pour un spectacle créé par un Belge, vous pensez

Mais le découragement n’a pas droit de cité dans l’équipe, même si le sort semble s’acharner : mardi midi (J - 4), un coup de fil. L’ordinateur portable de Bertrand Baudry, vidéaste, membre de l’équipe du Manège de Maubeuge, a disparu. Et avec lui, non pas les images, mais tout le travail de montage, pour bonne part effectué cette nuit-là, jusqu’à six heures du matin. Les traits du metteur en scène et de son assistant Miguel Bregante sont creusés. Blanche sera la prochaine nuit, une de plus. Et fraîche sinon froide, bien que le printemps s’annonce dans l’immense cité au pied des Andes.

Flash back. En 2008, Lorent Wanson vient présenter à Santiago "Africare", conçu et créé au Congo. L’œuvre marque les esprits au point que la direction du Matucana100 (centre d’arts scéniques, arts visuels et création audiovisuelle, sur un ancien site industriel, dans l’ouest de la ville, à proximité de la Estación Central) nourrit l’envie de monter avec le metteur en scène un projet du même ordre. Une coproduction se mettra en place et, avec l’aide de Wallonie-Bruxelles International et de sa délégation à Santiago, Lorent Wanson entamera son travail par un atelier ouvert aux professionnels, qui réunira plus de cinquante personnes, et portant, explique-t-il, sur "la question des origines, l’identité, les couches qui nous composent". Des bases sont jetées. Un deuxième atelier suit. Puis, en 2009, une nouvelle immersion de l’artiste dans la capitale et diverses régions du pays, émaillée bien sûr de rencontres - moteur absolu pour celui qui, ainsi mû, monta des pièces aussi fortes que "Les Ambassadeurs de l’ombre" (avec ATD Quart-monde, à Bruxelles), "Trous/Rupe" (à Belgrade) ou "Africare" (à Kisangani). "A la fin de cette deuxième immersion, j’avais déterminé quels artistes visuels, quels compositeurs allaient prendre part au projet ; l’équipe était constituée." Huit comédiens, tous chiliens, et presque tous recrutés pendant les ateliers, se lancent dans un processus singulier qui consiste, d’abord, à travailler sur leur arbre généalogique personnel, avant de choisir chacun un "témoin" (de la vendeuse de hot-dog au hip hopper, en passant par la femme dont la famille entière, le mari, les fils, ont disparu sous la dictature) dont il portera la parole, le parcours, et pour enfin construire l’arbre imaginaire, celui d’où ils aimeraient être issus.

Vient alors l’improvisation, qui peu à peu donne lieu à une construction. "J’ai pris des morceaux, que j’ai cousus ensemble." Morceaux d’histoires et d’histoire - celle qu’on affuble parfois d’une majuscule, et dont on sait pourtant qu’elle ne sera jamais complète. Morceaux de vies et de mémoire, personnelle ou collective, qui prennent corps et voix grâce à Monserrat Calahorra, Emilio Ciriza, Karla Huenchún, Felipe Lagos, Karen Mena, Fernando Pérez, Carolina Pizarro, Lorena Ramírez, interprètes hautement impliqués.

Le chœur apparaît comme un élément récurrent dans le parcours théâtral de Lorent Wanson. "Cette notion est au centre de la problématique : nous sommes des individus dans une société, porteurs de ses valeurs et de ses questionnements. Ici plus encore, le chœur est composé d’une multiplicité. Nous pouvons porter la différence de l’autre, l’accepter, faire en sorte qu’elle soit reconnue, comme une valeur pour soi-même."

Pour le metteur en scène, qui fonctionne à la rencontre et au mélange, "Historia abierta" diffère d’autres projets par l’intensité de la cohabitation scénique. Si le plateau est presque nu, les interventions pluridisciplinaires n’en sont pas moins présentes - par vidéo interposée pour la plupart - avec vivacité. "On interroge cette diversité dans la forme scénique elle-même, à travers la danse (chorégraphie de Noela Salas et Lucía Puime), la musique populaire, le jazz, un quatuor à cordes (compositions de Marcelo Maira, David Núñez, Lorent Wanson), les arts plastiques (Arturo Duclos, Francisco Sanfuentes et le muraliste Alejandro "Mono" González). J’aimais l’idée que ça frotte, que ça puisse coincer, même "

Ceci n’est pas un spectacle sur le Chili, mais sur l’humanité, affirme Lorent Wanson. "Le Chili en est la matière. J’essaie qu’on parle à l’intelligence du ventre. De rendre hommage au travail. Chaque œuvre est un travail." Celui qu’il a accompli ici a pour sujet, voire pour postulat, la relativité, la subjectivité de l’histoire. "Dans Africare les histoires étaient terribles. Ici ce sont les nôtres." Intimité et émotion font aussi partie du processus, notamment à travers la rencontre des protagonistes avec leurs témoins. "Comme si les acteurs remplissaient des trous d’eux-mêmes."

Et lui, Lorent, quelles failles a-t-il comblées par ce travail ? "Moi je ne sais pas si je ne m’en creuse pas toujours plus, rigole-t-il... Peut-être que je fais la paix avec le fait d’être artiste. L’acteur de ce spectacle est aussi un humain. Il faut pouvoir accepter que nous parlons exactement de l’endroit où nous sommes."

"Historia abierta", à l’affiche du Centro cultural Matucana100, à Santiago, jusqu’au 28 novembre 2010 (www.m100.cl), se jouera au Manège de Mons du 18 au 23 janvier 2011 (065.39.59.39, www.lemanege.com), au Phénix de Valenciennes les 27 et 28 janvier (www.lephenix.fr), au Théâtre de Poche à Bruxelles du 3 au 19 février (02.649.17.27, www.poche.be), à l’Espace culturel Vitror Jara de Soignies le 1er mars (067.34.74.26, www.centre-culturel-soignies.be).