Scènes

Romancière, auteure et animatrice d’ateliers dans les écoles, Malika Madi nourrit son travail d’écriture de ses origines algériennes et belges, et de ses questionnements sur l’égalité hommes-femmes, la religion, la diversité culturelle, le racisme, la tolérance, les générations... “Depuis mon entrée en écriture, indique-t-elle, je pose des questions et je dis  : ‘posons-nous tous ensemble ces questions et réfléchissons à des solutions’” .

Après quatre romans (un cinquième est en préparation), deux essais et une pièce de théâtre, Malika Madi reprend le chemin de la scène avec sa toute nouvelle pièce, “Un homme libre”, mise en scène par Vincent Vanderbeeken, à voir dès ce 21 mars à l’Espace Magh à Bruxelles. “Adam est un homme, athée et médecin, issu d’une famille musulmane modeste, raconte-t-elle. Il a été élevé toute sa vie par un père prosélyte, qui, évidemment, ne se reconnaît pas en son fils. Et Adam a lui-même un fils, qui se questionne sur sa religiosité comme aujourd’hui la grande majorité de cette 3e-4e génération”.

“Une double éducation antagoniste”

Cette quête d’identité, ce sentiment d’être déraciné, entre deux cultures, cette volonté de s’affirmer par la religion,… Malika Madi en parle avec d’autant plus de légitimité et de conviction qu’elle appartient elle-même à la 2e génération des familles ayant immigré en Belgique dans les années 60. “Quand on est issu de l’immigration, on a, à un moment donné de notre parcours, explique-t-elle, une sorte de nécessité de comprendre où se situer par rapport à nos parents, par rapport à notre vie au quotidien, dans la mesure où il faut savoir que les gens issus de l’immigration venaient des campagnes, souvent, étaient pauvres et illettrés, en tout cas pour la plupart. Dans les campagnes, si je prends le cas de l’Algérie, dans les années 60, la société était extrêmement structurée, c’est-à-dire que les hommes et les femmes avaient un rôle bien défini et que ce rôle devait être respecté si l’on voulait que la société fonctionne”.

Or, dans les années 60, ces hommes et ces femmes qui ont tout quitté dans l’espoir d’une vie meilleure en Belgique vont être confrontés “au féminisme, à la pilule contraceptive, à Mai 68”. Donc, “ils sont arrivés dans une société, ici, où l’homme et la femme devenaient ‘égaux’”. Conséquence  ? “Nous, enfants de l’immigration, nous nous sommes retrouvés entre des valeurs de société structurelles presque archaïques et l’école qui nous enseignait l’égalité des sexes, se souvient-elle. Donc, nous nous sommes retrouvés dans une sorte de double éducation antagoniste et nous avons dû construire notre identité à partir de ça”.

Et c’est ce cheminement identitaire qui traverse toute l’œuvre de Malika Madi. “Mon message est de créer une passerelle entre ma culture d’origine et ma vie de Belge, car je me sens terriblement et intrinsèquement belge parce que je suis née ici et que j’y vis.”

“Les hommes aussi sont tiraillés”

Si elle a toujours écrit “sous le prisme des femmes – la femme est souvent le sujet central de mes textes, que ce soit par le biais du mariage forcé, du viol collectif, de l’érotisme,… –”, Malika Madi s’intéresse dans sa nouvelle pièce aux hommes. “Eux aussi vivent des choses dramatiques, compliquées; eux aussi sont tiraillés, ont le poids des traditions, de la transmission. Donc, dans ‘Un homme libre’, j’ai eu envie de travailler le prisme masculin, c’est-à-dire trois générations d’hommes, et comment vit-on au sein d’une famille quand on ne croit pas.”

De fait, “aujourd’hui, à mon sens, la religion a pris une place démesurée, hors norme. La foi est un rapport entre soi et Dieu uniquement, et dans l’intimité de son conscient et de son cœur. Et la limite se pose là”. Or, estime-t-elle, “aujourd’hui, cette limite est complètement dépassée puisque c’est un vrai problème sociétal. La religion n’est pas un problème, mais on se sert de cet outil pour légitimer des tas de choses. L’islam a été usurpé par des incompétents, des auto-proclamés imams ou islamologues alors que cette religion est beaucoup plus fine et complexe que ce qu’on en dit”.

Le féminin demeure néanmoins toujours bien présent dans “Un homme libre” puisqu’Adam (interprété par Philippe Rasse), éminent radiologue centré sur sa carrière, est troublé par une patiente, Sara (Amélie Remacle) qui émeut, séduit l’homme et non le praticien qu’il est. A tel point qu’il commet une erreur médicale, dont les conséquences vont faire remonter en lui tout ce qu’il a toujours cherché à enfouir.

“Grande fan de la littérature anglaise, en particulier Virginia Woolf, Malika Madi confie être “fascinée par les atmosphères feutrées, un peu cliniques. Et Vincent (Vanderbeeken) m’a proposé une mise en scène dans cette atmosphère-là, épurée”. Elle conclut  : “J’aime qu’on laisse aux spectateurs leur imagination. Il faut les déstabiliser, c’est ça le théâtre. Il faut les bousculer et je veux les bousculer  !”.

Bruxelles, Espace Magh, du 21 au 31 mars. Infos et rés.  : 02.274.05.22. ou www.espacemagh.be