Mémorial Van Dam

Nicolas Blanmont Publié le - Mis à jour le

Scènes Critique

Bien sûr, il y a Van Dam. Septante ans bientôt, la voix certes diminuée - l’aigu passe encore, mais le médium et le grave manquent de puissance projection -, mais toujours cette élégance des phrasés, cette sûreté de l’intonation, cette expressivité de chaque instant. Et bien sûr cette humanité extrême, ce charisme scénique intact qui émeuvent tellement, et pas seulement lorsque don Quichotte meurt, au cinquième acte, dans les bras de Sancho Panza.

Bien sûr, il y a Van Dam, et cette production d’adieu à la Monnaie, soulignée mardi, pour la première, par la présence de la princesse Mathilde venue rendre hommage au baron Van Damme, restera dans les annales de l’Opéra national comme une date importante, point d’orgue bien plus que point final à cinquante ans de carrière, dont trente de présence régulière sur la scène bruxelloise.

Bien sûr, il y a Van Dam. Mais il n’y a pas que lui. Car ce "Don Quichotte" est le fruit d’un extraordinaire travail d’équipe, encore décuplé l’autre soir par une panne de l’ordinateur de scène qui causa un retard de près d’une heure et pas mal d’efforts supplémentaires pour l’équipe technique, contrainte à faire manuellement - à l’ancienne! - ce que l’informatique défaillante ne pouvait plus faire.

Il y a Laurent Pelly qui signe un de ses spectacles les plus aboutis, conçu pour et autour de son interprète phare: tout commence comme un rêve de Van Dam, vieux chanteur au visage de Jules Massenet, plongé dans ses livres, fauteuil et lampadaire sous le balcon de Dulcinée qui n’accepte de rentrer dans l’action (et de prendre barbe) que quand on évoque le chevalier à la longue figure. Un Pelly virtuosissime dans les scènes de chœurs (ah! ce premier acte), drôle mais jamais méchant, que l’on sent plein de tendresse pour son personnage et même pour toute l’œuvre. Un Pelly qui va reprendre chez Cervantès le fondement littéraire de l’opéra et le traduit en obsession du papier: les livres de don Quichotte, les vaines lettres d’amour accumulées sous le balcon de Dulcinée, et même dans les montagnes de la sierra, dans les têtes mâchées de Rossinante et du Grison, ou encore dans ces costumes, pensés en variations mobiles des très beaux décors de Barbara de Limburg. Un Pelly qui recrée une Espagne de rêve éminemment hispanique mais, en même temps, pleine de poésie et loin des cartes postales, en manière telle que l’œuvre - et la musique, et le livret! - perdent ce qu’ils peuvent avoir de kitsch ou de ridicule.

La musique? Il y a dans la fosse un Marc Minkowski génialement déchaîné, conduisant la partition avec un enthousiasme jouissif et communicatif, soulignant les couleurs, exaltant les rythmes, libérant les masses sonores. Du grand art, basé sur une vraie foi en la partition de Massenet.

Et il y a évidemment une distribution splendide (et même deux!), avec notamment le Sancho drôle et émouvant de Werner Van Mechelen - passage de témoin de deux grands chanteurs belges? - et la Dulcinée souveraine - par la puissance, par la couleur, par la précision du contrôle - de Silvia Tro Santafé. Avec une diction françaises moins parfaite que les autres, sans doute, mais qui reprocherait à Dulcinée son accent espagnol?

Il faut encore évoquer tous les autres, notamment ce quatuor de prétendants qui rappelle la bande des amis de Zerbinetta: Julie Mossay (Pedro), Camille Merckx (Garcias), Gijs van der Linden (Juan) et Vincent Delhomme (Rodriguez), autre génération - émergente celle-là - de chanteurs de chez nous.

Et bien sûr, il y a Van Dam, primus inter pares sans doute, mais ne tirant jamais la couverture à lui, fidèle à cette modestie qui est la sienne depuis cinquante ans

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