Mères absentes à Huy

Laurence Bertels Publié le - Mis à jour le

Scènes

L’enfance, c’est aussi se perdre, s’égarer dans des histoires qui s’entrecroisent ou s’entrechoquent, laisser le rêve, l’image et l’imaginaire l’emporter sur le réel. Comme l’annonce "Le Ciel de la route", un texte écrit et mis en scène par Thierry Lefèvre, l’un des membres fondateurs d’Une compagnie, venue nous raconter une histoire d’histoires. Une première ritournelle entêtante sur le jeu de la marelle. La nostalgie s’installe et toutes les musiques qui suivront - l’un des secrets de fabrication de cette compagnie - envoûteront le public et lui permettront parfois de se raccrocher au fil perdu. Puisqu’il y aura l’histoire de Mina, celle de Fanny, d’Hector, de la terre ou de la mer. Histoires de guerre, peut-être, de désert, si l’on veut, d’absence de mère, sûrement. Le décor s’installe peu à peu sous les yeux du public, les lumières se tamisent et redéfinissent l’espace scénique. L’enfant aux cheveux noirs en robe rouge s’inscrit dans le récit. Puis il y a cette phrase qui résonne étrangement d’ "une petite fille à genoux sur le sol terreux d’une cour carrée". Plus poétique que narratif, audacieux sous certains angles, "Le Ciel de la route" s’adresse sans doute autant aux adultes qu’aux enfants. Un cas de figure qu’on reverra probablement au cours de ces Rencontres théâtre jeune public qui se déroulent du 17 au 24 août à Huy.

Avec 37 spectacles au programme pendant une semaine, voilà un festival qui est souvent comparé à un marathon. La quantité de créations présentées pose chaque année question et lorsque Christine Guillaume, directrice générale de la Culture, annonce dans son discours d’ouverture qu’il faudra débattre de l’organisation de cette manifestation, sans doute fait-elle, entre autres, allusion à cela. Souvent critiquées par les compagnies de théâtre jeune public qui sont obligées de venir à Huy pour obtenir leurs subventions, ces Rencontres, principalement suivies par des professionnels, programmateurs ou autres, sont devenues un véritable marché et laissent peu de place(s) aux enfants. Les compagnies, dès lors, se produisent devant un faux public et le regrettent. De plus en plus nombreuses, elles jouent aussi moins souvent par la suite comme le rapelle Iota dans sa lettre d’adieu. Compagnie flamande, avant-gardiste et proche de la toute petite enfance, Iota est arrivée à Huy en 1999 quand la Chambre des théâtres pour l’enfance et la jeunesse (CTEJ) ne comptait qu’une quarantaine de compagnies. Elles sont 75 aujourd’hui mais le gâteau à partager reste quasiment identique...

Malgré ce contexte difficile, de jeunes troupes arrivent chaque année, pleines d’entrain, d’envies et de propositions. Parmi les nouvelles pousses, le Théâtre des chardons avec "Ici s’écrit le titre de la pièce qui nous parle d’Ante", un texte intéressant du Croate Ivor Martinic, qui évoque l’absence de mère également. Et ses conséquences. Quoi de plus triste qu’une fête d’anniversaire lorsqu’on lit la solitude et la peur du temps qui passe dans les pensées des chanteurs à venir ? Les notes sonnent faux et sonnent pourtant chaque année. Ante, un Juan Martinez très crédible dans le rôle de l’enfant, va souffler ses 12 bougies. Sa mère est partie d’éclats de missile voici 11 ans tandis qu’il doit se faire opérer chaque année à cause de ce moignon qui grandit. Il a perdu une jambe dans la bataille. Si l’on peut dire. Fusionnels et beaux garçons, le père, auquel François Delcambre donne une réelle présence, et le fils ne se quittent pas. Bien que Jela soit amoureuse de Josip et Ljubica, d’Ante. Même les efforts déployés par la voisine, grand-mère de substitution, pour élargir leurs horizons semblent vains.

Mis en scène par Jérôme Nayer, un jeune artiste qu’on avait déjà pu voir dans "Le Barbouti" d’Une Compagnie, "Ici s’écrit le titre de la pièce qui nous parle d’Ante", séduit tant par le jeu autodérisoire que par sa forme, annoncée. A mi-chemin entre la comédie et la série télé, le texte joue sur le second degré. Et multiplie les didascalies prononcées par les acteurs-narrateurs décalés. Le tout en appréhendant, l’air de rien, la question du deuil et de l’enfermement dans un chagrin qui semble devenir confortable. De l’audace, ici aussi.

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