Scènes La fermeture des théâtres, des cinémas et des salles de spectacles de Bruxelles samedi en raison du niveau d’alerte est un fait unique. Le codirecteur du théâtre Le Public déplore qu’on protège les lieux commerciaux au détriment des lieux d’expression libre. Quelle société voulons-nous se demande-t-il ?

C’est du jamais vu chez nous. Samedi, tous les théâtres bruxellois sont restés fermés. La plupart des salles ont rapidement renoncé aux représentations programmées, à une exception près : celle du théâtre Le Public. Michel Kacenelenbogen a longtemps résisté en manifestement sont intention de jouer tous les spectacles à l’affiche de son théâtre. Mais en fin d’après-midi, il a dû capituler. "En 21 ans, c’est la première fois que j’annule toute une soirée au théâtre" déplore-t-il dimanche, avec de la tristesse dans le regard.

Vous avez fait de la résistance samedi avant de finalement décider d’annuler les représentations au Public. Pourquoi ?

En Fédération Wallonie-Bruxelles, nous ne sommes pas nombreux à avoir une activité dans des lieux qui n’appartiennent pas aux pouvoirs publics. Le théâtre du Parc appartient à la Ville de Bruxelles, beaucoup de théâtre et de centre culturels appartiennent aux communes ou encore à la Fédération Wallonie-Bruxelles. Dans cette situation, je n’allais pas fermer mon théâtre d’autorité. Je vis dans un Etat de droit et sauf si on me le demande et qu’on m’explique pourquoi, je ne vois pas pourquoi je fermerais. Fermer, ce serait céder à une panique ou à un climat ambiant. Et entre la réalité d’un climat et celle du droit, il y a des écarts.

Qu’est-ce qui vous a poussé à changer d’avis ? La pression ?

(...)

Il était comment votre théâtre samedi soir ?

Triste (silence) J’étais présent pour accueillir ceux qui n’avaient pas été prévenus. On a eu une dizaine de personnes. Compréhensives, elles nous ont dit "à la semaine prochaine". Je me demande combien de gens vont avoir peur au point de rester chez eux. Et combien de temps ? Ça, ce serait perdre plus qu’une bataille.

Que faire pour mettre en échec le terrorisme ?

Nous devons investir dans des lieux de culture et dans l’éducation. C’est le seul moyen de faire évoluer les choses à moyen et à long terme dans notre société. Seule l’augmentation du niveau de l’éducation et du niveau culturel va nous permettre de combattre le supercapitalisme qui est à la base de ce que nous vivons en ce moment. Nous ne vivons pas un combat idéologique ou religieux mais un combat économique. On sait très bien qu’en fermant les frontières économiques entre la Turquie et la Syrie, Daech c’est fini en trois semaines ! On sait que les dirigeants de l’Europe passent des accords économiques avec des pays qui financent Daech de manière directe ou indirecte. Il faut arrêter d’être hypocrites. Mais le dire ne sert à rien, il faut qu’un grand nombre de gens le sachent. Et pour ça, il faut élever le niveau d’éducation de la population globale. Ma colère ne va pas vers les terroristes - même si je me demande si ce sont encore des êtres humains - mais vers un système qui permet à ces gens d’exister et de gagner plus d’argent que la majorité des travailleurs de ce pays. Je ne parle pas du capitalisme qui partage les richesses, mais bien de celui qui se fout de tout. Il est tout de même beaucoup plus efficace de couper les robinets économiques que d’envoyer des bombes en Syrie. Ensuite, il faut protéger les lieux d’expression libre. Au lieu de fermer les théâtres et les cinémas, protégeons-les. Et tant pis si on achète un peu moins d’essence, d’ordinateurs, de chocolat, des sodas, etc., qu’on ferme les endroits commerciaux pendant un temps s’il le faut et si ça permet de protéger des lieux d’expression libre, symboles de nos démocraties. C’est ça qu’il faut faire.

Avez-vous été choqué par le fait qu’on ferme les théâtres mais que des matches de football aient lieu ?

(...)

Si on vous dit que vous ne pouvez pas jouer mardi, que faites-vous ?

Je demande à tous mes 100 000 spectateurs de venir au Public et à la police de les protéger. On vient d’investir 400 millions dans la sécurité. C’est 10 fois le budget annuel de tous les théâtres de la Communauté française. Prenons 5 à 6 pour cent de cette somme pour protéger les lieux d’expression, les écoles, etc.

Est-on prêt à faire cela ?

Poser la question à vos lecteurs. Quel choix de société voulons-nous ? Une société de consommation qui amène ce genre de produit qu’est le terrorisme, avec des inégalités inouïes dans le monde ? Pensez-vous que s’il n’y avait pas eu d’énormes inégalités des gens en arriveraient à se faire sauter le caisson ? Oui, il y a du bourrage de crâne, mais il y a un discours économique derrière ça et qui permet ça. Il faut intégrer cette réalité. Nous avons produit ça !

Nous ?

Vous et moi nous n’avons pas voulu ça, mais nos systèmes, nos économies, l’Europe et les Etats-Unis ont produit ces inégalités fondamentales entre les riches et les pauvres qui créent à un moment donné des révoltes manipulées pour de mauvaises raisons. Il faut en être conscient. Il ne suffira pas d’envoyer des avions au-dessus de la Syrie. Arrêtons l’hypocrisie et la manipulation de la panique et de la peur. Il y a un danger aujourd’hui, mais il était le même vendredi et jeudi. Il faut qu’on joue ! Il faut que nous soyons soutenus par vos lecteurs, par les spectateurs, etc. Il est temps de défendre nos valeurs. Nous n’avons pas été éduqués pour prendre les armes. Moi, je ne les empêche pas de croire, qu’on ne m’empêche pas de penser. Et si on ne m’empêche pas de penser, on ne peut pas m’empêcher de jouer.