Scènes

Le spectacle "Milady", présenté en première vendredi soir dans les ruines de l’abbaye de Villers-la-Ville, répond en tous points aux déclarations d’intention de ses organisateurs. Prenez un chef-d’œuvre romanesque ("Les trois Mousquetaires" d’Alexandre Dumas père), compilez toute l’information disponible sur un personnage secondaire capital (Milady, présente aussi par le truchement de son fils Mordaunt dans la séquelle "Vingt ans après") et réécrivez l’histoire en dialogues théâtraux autour d’elle.

Pari tenu et gagné pour Eric-Emmanuel Schmitt - auteur dont le succès populaire lui vaut, comme à Dumas, la méfiance des lettrés - qui signe une partition originale en restituant les principaux épisodes de l’action : l’idylle entre d’Artagnan et Constance Bonacieux, le vol des ferrets de la reine à l’instigation de Richelieu, l’enlèvement et l’assassinat de Constance, le meurtre de Buckingham, etc. Ses dialogues sont vifs et bien menés, même s’ils accusent quelques faiblesses dans la deuxième partie, et, surtout, il va droit aux émotions fortes.

Et celles-ci ne manquent pas dans le terrible destin de Milady ! À telle enseigne qu’on a senti Natacha Amal, flamboyante et vibrante à travers toute la représentation, flancher au moment des saluts, comme submergée par la puissance des sentiments. C’est qu’elle incarne la figure du Mal, immolée au final par les adversaires qu’elle a levés contre sa personne dans sa quête folle d’une revanche sur la vie et les hommes.

Ses échanges avec Richelieu - campé par un Michelangelo Marchese très à l’aise dans les bottes et la soutane cardinalice du prélat guerrier - sont savoureux. Le Rochefort de Didier Colfs, visiblement épris de la belle ténébreuse, est des plus attachants. Louise Rocco poursuit sur sa lancée de "La Visite de la vieille dame", qu’elle jouait tout récemment aux Galeries, avec une grand-mère rigoriste et intraitable au cynisme ravageur.

Règle non écrite du théâtre, les méchants paraissent souvent plus intéressants que les bons (songeons seulement au Richard III de Shakespeare). Soudés autour d’un d’Artagnan libertin - Julien Vargas, plein de fougue et de grâce juvénile -, les mousquetaires manquent singulièrement d’épaisseur dans ce spectacle. Porthos (Gérald Wauthia), Athos (Laurent Bonnet) et Aramis (Steve Driesen) n’ont pas grand-chose à jouer au-delà de leur courage ferrailleur et de leur amitié indéfectible.

Exception à la règle susdite, Claire Tefnin compose une Constance épatante, toute de fraîcheur et d’élan vital tragiquement brisé. Frémissante d’appétits charnels, Delphine Charlier est franchement drôle dans le rôle de Ketty, la servante de Milady. Et puis, il y a le fils de l’héroïne, joué en alternance par Hippolyte (10 ans) et Philémon (12 ans) Jongen. La belle astuce de Schmitt (montrer l’incarnation du mal en mère aimante) est merveilleusement servie par l’interprétation d’Hippolyte (c’est lui qui jouait le soir de la première), vaillant petit homme qui affronte bravement les ennemis de sa mère et les neuf cents spectateurs tapis dans la nuit brabançonne. Chapeau, p’tit gars !

À la mise en scène, Pascal Racan a réglé tout cela sans chichis, soulignant fermement les moments clés (musique inquiétante quand Milady verse le poison dans un verre) dans un souci de lisibilité immédiate. La scénographie de Patrick de Longrée mise sur le dépouillement et laisse la part belle aux lumières grandioses de Christian Stenuit. Somptueux et innombrables (une douzaine de robes pour la seule Milady), les costumes de Thierry Bosquet jouent même d’autodérision quand Michelangelo Marchese manipule avec des airs avantageux la traîne démesurée de sa soutane fellinienne.

En 2011, le 25e spectacle d’été à Villers sera "Le Nom de la rose" d’Umberto Eco, adapté par Patrick de Longrée qui en rêvait depuis 25 ans. "Umberto Eco a eu la gentillesse de relire et d’approuver mon adaptation, explique-t-il. Il a fallu longtemps parce que les droits étaient bloqués à cause du film. Le spectacle se démarquera de l’adaptation cinématographique, centrée sur l’intrigue policière. Le premier titre que l’auteur avait choisi pour son récit était "L’Abbaye du crime". Donner à Villers-la-Ville cette fable qui fait vibrer la pensée d’Aristote sur les rapports entre la vie, l’art, le savoir et la foi, me paraît particulièrement porteur de sens. Pour la première fois, sans doute, notre spectacle reflètera directement les préoccupations des fondateurs du lieu, les moines cisterciens du XIIe siècle."

Villers-la-Ville, jusqu’au 13 août. Réservations : 070.224.304 ou www.milady2010.be.