Scènes Mercredi au Kaai, la nouvelle création d’Anne Teresa de Keersmaeker sur Rilke.

Chevaucher, chevaucher, chevaucher, le jour, la nuit, le jour. Chevaucher, chevaucher, chevaucher. Et le cœur est si las, la nostalgie si grande." Ainsi commence le célèbre poème en prose de Rilke, "Le Chant de l´Amour et de la Mort du Cornette Christoph Rilke". Un texte écrit en une nuit en 1899, par le poète alors âgé de 23 ans. En un siècle, il s’en est vendu plus d’1,2 million d’exemplaires et jamais on ne s’en lasse.

Anne Teresa De Keersmaeker explique que ce poème-prose l’habite et l’obsède depuis 25 ans. Le texte raconte la chevauchée d’un porte-étendard (le Cornette) qui s’en va vers sa mort à 18 ans, à la guerre contre les Turcs. En chemin, il parle de ses compagnons de bataille curieusement féminins (leurs longues boucles blondes) et il rencontre des femmes : la Madonne, les catins aux coiffes pourpres, la blessée. Il passe sa seule nuit d’amour, avec la comtesse dans un château bientôt en flammes et le poème se termine par sa mort quand il se jette sur "seize sabres courbes qui s’abattent sur lui, jet après jet, une fête, un riant jeu d’eaux".

Souffle et corps

Un texte romantique à la sonorité magnifique, aux images fulgurantes, plein d’ambiguïtés sur l’androgynie de Rilke, l’érotisme et le feu, l’apologie de la mort au combat, la mère rapprochée de la mort dans "un grand sommeil commun". On pense à la mythologie des kamikazes se faisant sauter.

Comment chorégraphier ce texte ? ATDK poursuit son travail rigoureux sur les fondements de la danse : comment la marche entraîne la danse et le souffle, le mouvement. Ici, comment un "simple" texte poétique peut mettre en mouvement : "mon poème est ma danse".

Durant la plus grande partie du spectacle, on peut lire le texte du poème sur deux écrans (allemand, français) et ATDK elle-même vient le dire (et danser) en allemand, avec une force et un talent oratoire magnifiques. La musicalité des allitérations, la beauté des images en ressortent comme jamais.

Mais il y a d’autres voies pour parler autrement de ce poème et en explorer les interstices et les non-dits. La musique avec la flûtiste Chryssi Dimitriou qu’on avait déjà vue au Wiels avec ATDK et qui joue sur scène la musique de Salvatore Sciarrino basée l’essoufflement, la chevauchée des sons.

Beauté de l’infini

Et puis, il y a la danse, d’abord de l’homme seul (Michaël Pomero), puis en duo avec ATDK, dansant une vaine chevauchée. Elle se dissimulant derrière lui comme deux cavaliers de concert. Et puis ATDK seule, disant le texte, ébauchant des mouvements jamais illustratifs même si parfois le lien est direct (le bras tendu de l’étendard, lumière rouge de l’incendie), prenant des voies que seul le corps peut dire.

ATDK choisit à nouveau le minimalisme et la radicalité, mais au service d’un trop-plein de sensations et d’émotions contenues qu’elle nous livre par la musique, les corps et le poème. Si nous sommes réceptifs, les éléments se combinent en nous pour nous offrir le pressentiment de la fragile et presque silencieuse beauté de l’infini.


"Die Weise von Liebe und Tod des Cornets Christoph Rilke", au Kaaitheater, du 2 au 6 décembre."