Scènes

C’est autour de la plume du regretté Eric Durnez que naquit en 2011 la première mise en scène de Juan Martinez (né à Ottignies, grandi à Bogota, installé un temps en France, formé au Conservatoire de Mons) avec les Belges d’Une Compagnie et des acteurs burkinabés à Ouagadougou. "Un Paradis sur Terre" tourna de la France au Togo, de la Belgique au Bénin.

Le goût des croisements a conduit le jeune metteur en scène à emmener les acteurs de son projet suivant en Colombie, sur les traces d’Andrés Caicedo (1951-1977), auteur à jamais jeune d’une œuvre intense, poétique, urbaine. Figure phare de la littérature latino-américaine, et se démarquant rigoureusement du réalisme magique au profit d’un fort ancrage social, ce passionné de musique et de cinéma reste peu connu en Europe.

Douceur et rage

Avec Juan Martinez, la troupe formée par Sarah Brahy, Cyril Briant, François Delcambre, Yasmine Laassal et Thierry Lefèvre s’est donc plongée dans ce monde teinté d’adolescence fébrile, de fracture sociale, de salsa piquante, de films de cow-boys. "Les Petits anges dans la boue", traduction et adaptation de la nouvelle "Angelitos empantanados", s’inspire également de deux autres textes de Caicedo : "El Atravesado" (Traversé par la rage) et "Que viva la música !"

L’ensemble, avec ses cinq "pôles" perméables, ses figures modulables, ses images irruptives, sa parole tantôt hachée tantôt fleuve (comme celui qui coupe en deux la ville de Cali), sa rage et sa douceur, marie l’univers de l’auteur - et le "gothique tropical" qui l’irrigue, fait de violence urbaine, de nature profuse, de tendresse infinie - et la personnalité des acteurs : l’exubérance sur le fil de Yasmine Laassal, le charisme tout en retenue de Thierry Lefèvre, l’énergie tragicomique de Cyril Briant, l’intensité touchante de Sarah Brahy, l’obstination fantasque de François Delcambre. La séduction et la révolte y grondent, tout comme s’y bousculent les gangs et leurs affrontements, le désespoir, la jalousie, le choc des générations et des classes sociales. Des mondes se percutent sans cesse ici, avec un humour cinglant et une belle gravité.

Juan Martinez cultive une tension permanente en variant le tempo de son spectacle, inégal mais palpitant, sorte de concerto parfois cacophonique, souvent débridé, généreusement âpre.

Bruxelles, Rideau, jusqu’au 5 décembre, à 20h30 (mercredi à 19h30). Durée : 1h35. De 10 à 20 €. Dès 15 ans. Infos et rés. : 02.737.16.01, www.rideaudebruxelles.be