Scènes

Les projets nés du hasard sont parfois les plus pérennes. Comme quoi, les aphorismes populaires peuvent être imprégnés de vérité. Le festival de théâtre jeune public Noël au théâtre en sait quelque chose, lui qui vit le jour par le plus grand des hasards et grâce, en quelque sorte, à la scénographie. Trentenaire aujourd’hui, drainant un public familial de plus en plus nombreux, il s’apprête à lever le rideau dès le 21 décembre pour enchanter petits et grands jusqu’au 6 janvier 2013, soit durant toutes les vacances de Noël, tellement propices à ce genre d’activités.

En tout, ce sont pas moins de 118 représentations qui seront données dans 48 lieux différents, à Bruxelles comme en Wallonie. Théâtre de texte, de marionnettes, d’ombres, d’objets, sans parole, musical, cirque, magie, danse... Il y en aura vraiment, comme on le dit volontiers, pour tous les goûts. Avec un accent sur le théâtre de texte à La Montagne magique et au Jacques Franck, qui accueilleront six lectures mais, aussi, pour les plus aventureux, des chantiers, des petites formes, de la recherche avec le public, des ateliers, autant d’extras, de zakouskis festifs.

Il suffira donc de quitter les guirlandes du sapin pour rejoindre les lampions du théâtre, une douce nuit pour une après-midi de coton, un foyer chaleureux pour un spectacle soyeux, le tout entouré des bras et de l’affection de ses parents. Peut-on rêver mieux ? Point d’orgue et vitrine du théâtre jeune public, Noël au théâtre permet aux rêveurs enfouis ou déclarés, aux artistes actifs ou passifs, aux enfants et à ceux qui le restent éternellement d’oublier la réalité pour rejoindre le pays des histoires et continuer à croire au père Noël, le beau, le vrai, celui, en chair et en os qui nous vient de Laponie et non pas un succédané pendu aux balcons ou aux gouttières branlantes au hasard d’une rue cafardeuse noyée sous un ciel pluvieux. Place au rêve, artistique, poétique, jamais guimauve et parfois réaliste.

De Bruxelles à Noiseux, de Tournai à Wellin et de Namur à Marchin, tout le pays, qu’on se le dise, proposera de la danse ou du théâtre aux enfants et à leurs parents. Qui feront sûrement volontiers "Le voyage intraordinaire" d’Une compagnie, un magnifique texte d’Eric Durnez savoureusement interprété par Cyril Puertolas et coup de foudre de la presse aux Rencontres théâtre jeune public de Huy, l’été dernier. Où l’on réalise à quel point il vaut mieux quitter son village que rester au bord de sa liberté.

D’autres iront écouter les chansons d’amour de moins en moins chantées de Jeannine Gretler, Suisse allemande à l’accent délicieux dont la famille semble avoir la furieuse habitude de mêler histoires et problèmes de cœur depuis plusieurs générations. "L’Enfant de pierre", par le Théâtre du Papyrus, viendra nous raconter avec justesse et belle retenue ce passé de mineur, dans le terrain vague des souvenirs, et l’Agora Théâtre, de la Communauté germanophone, attend la "Marée haute" pour venir présenter sa nouvelle création, mise en scène par Fatma Girretz sur fond de contrebasse et d’accordéon. Voici donc quelques pistes pour le focus bruxellois, toujours plus sélectif car la CTEJ (Chambre des théâtres pour l’enfance et la jeunesse), organisatrice de la manifestation, tient à mettre sur pied une réelle programmation avec un vrai choix de spectacles et quelques créations. Le reste du pays n’en est pas moins actif avec des représentations dans 40 théâtres et centres culturels de Wallonie et de Bruxelles. Comme nous l’explique Catherine Simon. Entretien souvenir.

Vous étiez à l’origine du festival. Comment est-il né, en réalité ?

Grâce à Serge Creuz, Anne Molitor et Jean-Claude De Bemels. Il faut savoir qu’au départ, Noël au théâtre était une exposition de scénographie. Serge Creuz et Anne Molitor étaient à La Bellone. La façade venait d’être rénovée et ils avaient monté, deux ans de suite, des expositions de théâtre. En 1982, Jean-Claude De Bemels a proposé une exposition de scénographie de jeune public, un théâtre qui était en plein essor et que Serge Creuz et Anne Molitor ne connaissaient pas. Ils ont cependant tout de suite accepté la proposition. J’ai alors pris mon téléphone en demandant à plusieurs compagnies d’apporter des objets. Puis on s’est dit : puisqu’il y a une exposition, pourquoi ne pas également jouer quelques spectacles, au Bruegel, aux Riches-Claires, au Théâtre des jeunes de la Ville de Bruxelles, au Jacques Franck C’était vraiment improvisé. Il y a eu une cinquantaine de représentations - "Au fil de l’eau" de la Galafronie ou "L’hiver à l’envers" du Théâtre Isocèle - et 2 000 spectateurs.

On raconte que les compagnies allaient chercher les spectateurs dans la rue…

Cela s’est passé une fois, au Bruegel. Tout était prêt, les décors étaient montés et les acteurs étaient là mais il n’y avait personne. C’était la pièce "Quand je serai grand" des Ateliers de la Colline, une compagnie liégeoise que les Bruxellois ne connaissaient pas à l’époque. Alors, on est descendus dans la rue en proposant aux gens de venir voir. Ils étaient invités, bien sûr, et ont été ravis.

L’aventure, malgré tout, s’est avérée concluante puisque le festival a continué.

En effet, l’année suivante, on comptait déjà plus de 100 représentations et 8 500 spectateurs, la Wallonie ayant suivi le mouvement. La programmation, elle, était hyper éclectique, avec, entre autres, le Ratinet... Il y avait vraiment de tout. Dès la troisième année s’est alors posée la question de la programmation.

Quels ont été ensuite les événements marquants de Noël au théâtre et les grands changements dans le secteur ?

En 1986, on propose pour la première fois des créations, six en tout. Ce qui signifie que la sélection - Rencontres théâtre jeune public aujourd’hui - organisée chaque été n’est plus le seul endroit où les compagnies dévoilent leurs nouveaux spectacles. En 1987, on assiste à un resserrement. Tout est concentré sur Boitsfort. Et seuls dix spectacles sont choisis par l’ensemble des compagnies parmi les meilleures productions. En 1989, Noël au théâtre se déroule au Jacques Franck et, en 1990, le National participe à l’aventure pour la première fois. Ensuite, on assistera régulièrement à cette volonté de séparer le "festival Noël au théâtre" à Bruxelles et "L’opération Noël au théâtre" dans toute la Wallonie. Aujourd’hui, on est à nouveau dans un esprit d’ouverture. Les grands changements, eux, concernent plus l’offre, de plus en plus importante, que la ligne artistique. On constate aussi que d’autres lieux programment du théâtre jeune ou tout public à cette période. Je pense, par exemple, au "Cendrillon" de Pommerat au National ou à "Fée un vœu" de Jean-Luc Fonck à la Toison d’or.