Scènes

Josse De Pauw, Jan Kuijken et le Collegium vocale s’emparent à leur tour des « Aveugles » de Maeterlinck.

« Les Aveugles" (« De Blinden ») est une des pièces les plus fortes et les plus troublantes de Maurice Maeterlinck. Ecrite en 1890 elle n’a cessé de fasciner les metteurs en scène. Même si le texte n’était pas destiné au départ au théâtre: théâtre symboliste, prémonitoire du théâtre minimal et de l’absurde de Beckett. Pièce sur la fragilité de la condition humaine, la mort et l'incommunicabilité. Baudelaire évoquait la même chose dans son poème, « Que cherchent-ils au ciel tous ces aveugles ? »: « Terribles, singuliers, comme les somnambules dardant on ne sait où leurs globes ténébreux. »

On se souvient de la version que Patrick Corillon et Daan Janssens en donnèrent en 2012 et celle -marquante- de Denis Marleau à Mons en 2003 où les aveugles n’étaient en fait que des leurres, des projections sur des poupées.

Cette fois, sous l’égide encore de la maison de production Lod, Josse De Pauw l’a repris et en offre une belle version totalement chantée cette fois, par les excellents chanteurs du Collegium Vocale de Philippe Herreweghe sur une musique créée par Jan Kuijken.

La première du spectacle qui viendra à Bruxelles et Namur, avait lieu jeudi à Ostende dans le cadre du festival « Theater aan zee (TAZ)» qui vient de débuter et où on peut découvrir de passionnantes propositions, dont le nouvelle création de la chorégraphe Lisbeth Gruwez.

La mort du guide

Maurice Maeterlinck (Gand-1862, Nice-1949) l’écrivit quand il n’avait pas 30 ans mais était déjà devenu une star des lettres et des scènes européennes. Il avait amené l’écriture poétique au théâtre et l’avait bousculé pour le sortir de la simple émotion qui était alors privilégiée. Ses textes vont vers l’épure, s’intéressent à l’essence des êtres et pas aux aléas de l’existence.

On connaît la pièce : douze aveugles -six hommes, six femmes- sont sur scène et avancent dans la forêt. Ils attendent le retour du prêtre qui les guide, mais celui-ci ne revient pas. Il est mort, mais les aveugles ne le voient pas. Ils ne savent plus que faire tandis que l'angoisse et les bruits montent autour d'eux. Ils tentent de conjurer leurs peurs par des petites phrases vides de sens. "J’ai peur quand je ne parle pas", dit l’un d’eux. Ils ne découvrent le corps mort qu’à la fin et alors, une femme aveugle portant son bébé en pleurs crie : "Qui êtes-vous ?". "Ayez pitié de nous", répondent les aveugles.

Texte anglais

Maeterlinck nous montre des êtres qui prennent peu à peu connaissance de leur sort. Toute leur existence antérieure n'a été qu'un long engourdissement où un seul être soulageait leur misère et assurait la cohésion de leur groupe: le prêtre. Sa disparition déclenche le mécanisme de l'interrogation (sur soi, sur les autres, sur le monde) et pourtant il est trop tard. Les aveugles représentent l'humanité tout entière, anxieuse, ignorante de sa condition et qui attend pour guider ses pas un secours étranger: religion, superstition, philosophie.

Jose De Pauw a choisi une traduction anglaise du texte qui cadrait mieux avec les superbes chants a capella de Jan Kuijken comme un oratorio. Il a ajouté un épilogue de son invention: le « prêtre » n’est pas mort, mais il se tait. Josse De Pauw joue ce rôle et parle à la toute fin du spectacle pour donner le point de vue du « guide » et »le plaisir qu’apporte la puissance et l’ambiguïté de l’aide ». Il peut clôturer ainsi sa trilogie commencée avec « Les Héros » et « L’Humanité ».

La mise en scène est très épurée, centrée sur les chanteurs avec aussi les bruits de la nature, des images de la mer, une danseuse représentant la mère et son enfant.

Les chants magnifiques redonnent leur force et leur actualité à cette histoire si symbolique: Josse De Pauw évoque les migrants abandonnés par leurs passeurs ou « gourous ». Plus généralement, c’est l’humanité qui erre ainsi quand elle a remis son sort entre les mains d’un prêtre, d’un leader autocrate, d’un imposteur « sauveur » qui les empêchent de communiquer entre eux et les laisse aveugles lorsqu’il disparaît.


« De Blinden » (Les Aveugles) encore à Ostende au TAZ jusqu’au 29 juillet, au KVS à Bruxelles, du 3 au 5 octobre et au Théâtre de Namur les 21 et 22 mars