Scènes

Anne Claire compose une Winnie lumineuse et engagée dans ce Beckett mis en scène sobrement par Michael Delaunoy. Une création du Rideau aux Martyrs.

Alors que l'auteur irlandais d'"En attendant Godot" a écrit la plupart de ses oeuvres en français (trempant sa plume dans une langue étrangère comme "une chance d'être plus pauvre"), "Oh les beaux jours" est d'abord intitulé "Happy Days" et créé à New York en 1961. Le texte paraît en français en 1963, aux éditions de Minuit. À l'Odéon, Roger Blin met en scène Jean-Louis Barrault et Madeleine Renaud dans ce spectacle qu'ils reprendront régulièrement, au fil des ans. À Bruxelles, le Rideau montait la pièce il y a cinquante ans, avec Jacqueline Bir et Claude Etienne.

Et la revoici, en 2018, mise en scène par Michael Delaunoy, avec Anne Claire et Philippe Vauchel.


Deux acteurs, car oui, "Oh les beaux jours" est un dialogue. Même si Willie demeure presque invisible et quasiment muet, c'est à lui que Winnie s'adresse, à son attention qu'elle en appelle, volubile et volontaire. C'est aussi une histoire de couple, de désir encore, de rencontre, d'amour, d'humour, de compassion. "Je ne te demande pas si tu es sensible à tout ce qui se passe, je te demande seulement si le coma t'a repris", lui lance-t-elle doucement.

À l'image de Winnie, "Beckett scrute le vivant à l'aide d'une loupe, à la façon d'un entomologiste", souligne Michael Delaunoy. "Par une attention aiguë au particulier, il parvient à nous révéler quelque chose de notre condition humaine, que nous ressentions jusque-là sans pouvoir la nommer."

Anne Claire, lumineuse Winnie, porte avec grâce et décontraction la colossale partition de Beckett.
© Alessia Contu

Ainsi, composé au début des années 1960, pas si longtemps après la Seconde Guerre mondiale et en pleine guerre froide, "Oh les beaux jours" apparaît d'abord comme une illustration de l'anéantissement, une métaphore de la perte. Une butte de terre désolée, dans laquelle une femme, Winnie, est ensevelie jusqu'à la taille d'abord. À sa portée, son grand sac et son contenu : objets usuels qu'elle chérit et ritualise au gré des jours. Quand viendra le deuxième acte, seule la tête, le visage, les yeux pourront encore bouger. Et pourtant, plus que l'empêchement ou la déchéance, c'est la vie qui ressort. Une célébration de la dignité, de l'optimisme obstiné.

Deuxième acte : Anne Claire (Winnie) et Philippe Vauchel (Willie), dans la scénographie de Didier Payen.
© Alessia Contu

Autant que les mots, Samuel Beckett a écrit la moindre action, ses didascalies faisant d'"Oh les beaux jours" une partition énorme, millimétrée, un défi colossal. Anne Claire - qui avait travaillé ce texte au Conservatoire, à vingt ans, sous la direction de Julien Roy - se mesure à ce rôle d'exception avec talent. Lumineuse, drôle, touchante, elle réussit à marier l'extrême et nécessaire précision de l'interprétation au naturel de l'incarnation - alors que le corps lui-même est rigoureusement entravé.

L'environnement scénique (scénographie de Didier Payen, lumières de Laurent Kaye, son de Raymond Delepierre), sobrement efficace, sertit ce bijou qu'on aurait tort de croire désuet alors qu'il salue la plus intense des résistances.


  • Bruxelles, Rideau @Théâtre des Martyrs (grande salle), jusqu'au 9 mai, à 20h15 (mardi et samedi à 19h). Durée : 1h25 env. Infos & rés.: 02.223.32.08 ou 02.737.16.01, www.rideaudebruxelles.be