Opéra de campagne

PAR SOPHIE LEBRUN Publié le - Mis à jour le

Scènes

RÉCIT

Une histoire de «famille» au sens large qui va peu à peu tenter de sortir de sa «boîte»: à vélo, à moto, en s'envolant. Une histoire d'enfermements, de départs, de séparations, de ce qui nous retient ici, des raisons de partir ou de rester. Ainsi l'un des créateurs d'«Opéra de campagne» a-t-il tenté de résumer, à un visiteur qui voulait à tout prix «comprendre», le thème de ce spectacle en fait irracontable.

C'est en tout cas une belle histoire de multiples décloisonnements - un mot à la mode - que celle de la naissance de cette création, qui se joue actuellement à Liège (1) . Car il n'y a pas que les murs «de la scène» qui «tombent les uns après les autres», comme l'indique le scénographe, Daniel Lesage. Un coup d'oeil à la liste des personnes ayant collaboré au projet, et l'on mesure l'esprit d'ouverture qui l'anime d'un bout à l'autre: acteurs professionnels, artistes handicapés, animateurs, étudiants en architecture d'intérieur, étudiants en menuiserie issus d'un Cefa (Centre d'enseignement et de formation en alternance), stagiaires d'une entreprise de formation par le travail, élèves de maternelle... C'est de la rencontre entre ces mondes que sont nés l'«Opéra de campagne» et le «Village éphémère» construit autour de la scène le temps des représentations liégeoises. Ils nous ont accueillis les jours qui ont précédé la première. «Ce qui est formidable, c'est d'avoir pu collaborer avec des gens qu'on croise tous les jours en rue sans qu'on se salue, résume Berga, animateur de l'atelier peinture au Créahm (Créativité et handicap mental). C'est un défi permanent de faire cohabiter des personnes très différentes pour travailler en situation réelle, concevoir quelque chose tous ensemble.» «Ce qui est fabuleux dans ce projet, ce sont ces rencontres, définit aussi Claire Vienne, metteur en scène. Chacun est arrivé à dépasser sa fonction et son rôle et à entrer en relation avec l'autre.»

Mais comment est née cette oeuvre collective, interdisciplinaire, intergénérationnelle, un peu loufoque et tellement poétique?

Au départ, il y a la rencontre entre une équipe du Théâtre de la Communauté à Seraing et une autre des ateliers du Créahm de Liège. Le contact s'établit, des liens se tissent entre les comédiens, metteur en scène, scénographe et régisseur, les personnes handicapées et les animateurs. Le groupe part en excursion, un jour, puis un week-end. A la mer, en forêt, dans les Fagnes. «On a pris le temps de faire connaissance, sans thème prédéterminé. Des liens privilégiés se sont créés», indique Carmelo Cirrincione, comédien.

L'idée d'un spectacle commun «qu'on puisse jouer aussi bien en plein air qu'à l'intérieur», insiste la troupe, prend forme petit à petit, à partir d'improvisations. Ce ne sera ni tout à fait du théâtre, ni tout à fait du cirque, ni tout à fait de la poésie: ce sera un peu de tout cela à la fois. Le choix du terme «opéra» apparaît ironique. «L'opéra classique capture la légitimité de l'art, l'enferme dans ses murs, dans ses règles, dans son public», indique Daniel Lesage, scénographe du Théâtre de la Communauté et professeur à l'Institut supérieur des Beaux-Arts de Saint-Luc à Liège.

Très vite, à partir du spectacle, «par un fonctionnement de type gigogne, s'est créée une série d'actions de plus en plus large, intégrant de plus en plus de monde et de disciplines. Le spectacle est comme une pierre que l'on jette à l'eau et qui provoque une série d'ondes de plus en plus larges», aime-t-il raconter. La première «onde», c'est la création d'un Village éphémère dans lequel s'intégreront les premières représentations du spectacle. Le projet prend ses quartiers dans un bâtiment vide de la caserne Fonck à Liège, où est installé l'Institut Saint-Luc.

Ce sont des enfants de maternelle (de l'école Saint-Barthélémy) qui, après avoir réfléchi en classe à la notion de «maison», imaginent les bâtisses du «Village» et leur mobilier. Une «maison-mange» «où il fait chaud, où ça sent bon», disent les petits (ce sera une immense bouche contenant un four et un frigo où l'on se blottit), «maison-soleil» (avec son toboggan sous les nuages), «maison-arbre» («avec un lit tout doux»), «maison-télé». Des étudiants en architecture d'intérieur rencontrent les enfants et, à partir de leurs souhaits, réalisent des maquettes. Avec les jeunes du Cefa Saint-Martin à Seraing (section menuiserie), ils construisent ces incroyables maisons. Des stagiaires de l'asbl Coudmain (une entreprise de formation par le travail) en «construction de décors» apportent également leur savoir-faire, après avoir construit les décors du spectacle. Tandis que des artistes du Créahm et des étudiants collaborent à la réalisation de l'indispensable «café du village».

Troisième «onde»: près de la scène seront exposées des oeuvres réalisées par d'autres étudiants, figurant les rêves des personnages, leur «ailleurs».

Faut-il le dire, à quelques jours de la première, sur ce petit bout de la planète, se concentrent «une énergie créative très efficace», selon l'expression du scénographe, et un joyeux désordre - apparent du moins. Dans le futur Village, on cloue, on emboîte, on colle, on scie, on coud, on peint; sur la scène qui monte et se démonte, comédiens et musiciens répètent au rythme des fanfares. Durant les pauses, les uns et les autres se retrouvent pour discuter.

Tous resteront marqués par cette expérience insolite, confient-ils.

«Pour Liliane, Frédéric et Pascal, c'est la première expérience de scène, explique Paul Olivier, qui travaille avec ces personnes handicapées mentales au Créahm. Ces personnes ont des explosions de créativité, un fond d'expression débridée formidable» ajoute-t-il. «Ce qui est chouette chez eux, c'est qu'ils sont entiers, sans réticence, témoigne le comédien Evald Chikowski. Belle leçon pour le comédien: habituellement, on connaît son texte, sa mise en scène, ça devient un ronron, on croit avoir des certitudes. Ici, on n'en a pas: la pièce ne sera peut-être jamais deux fois la même». Ce thème de l'enfermement... il s'applique aussi au comédien professionnel «qui vit dans une boîte. On est dans un petit pays, petit esprit, tout le monde se connaît dans le milieu du théâtre. Les découvertes se font rares». «On travaille trop sur les canevas qu'on connaît bien », ajoute Carmelo Cirrincione. «Pour moi, la tendresse, c'est une chose; pour un autre, c'est "faire les tartines" ou "être à l'hôpital, où l'on me soigne"...».«Après tout, chaque acteur a son style», résume Frédéric, leur jeune collègue handicapé. Qui confie: «Vous savez, j'ai un rêve depuis l'enfance: devenir une célébrité».

Intersection entre le Théâtre de la Communauté et l'Institut Saint-Luc, Daniel Lesage insiste, lui, sur la nécessité de jeter des ponts entre l'art et l'école, entre l'école et la vie réelle: «Ce n'est pas un spectacle isolé de tout. Et l'intérêt par rapport aux élèves, c'est de soulever une série de questions, de relativiser: qu'est-ce que l'art, la création, le théâtre? Trop souvent on travaille de manière très individuelle, dans un atelier ou un bureau, parfois en dehors de la vie. Or un projet d'architecture d'intérieur nécessite de connaître d'abord les gens, leur lieu de vie. L'école ne met pas assez "en situation", ne bouge pas assez. Il est très difficile de faire sortir la plupart des profs de leur cours». «Ce sont surtout les jeunes qui ont répondu à l'appel. Certains adultes ont plutôt mis des barrières», ajoute Claire Vienne.

Le message est en tout cas bien passé auprès des étudiants. Occupé à monter la maison-soleil avec les étudiants du Cefa, David Difresco, étudiant en 3e archi d'intérieur, sourit: «Ça nous change de notre petite maquette: ici on ne travaille pas qu'avec la tête mais aussi avec le marteau». «Ça nous met dans la vie réelle: on travaille avec des ouvriers, on apprend à tenir compte des contraintes techniques. Et j'ai appris à utiliser une scie sauteuse et une scie plongeante», ajoute sa voisine Hélène Finamore.

«On réfléchit beaucoup ensemble, avec les étudiants de Saint-Luc, on est associés. J'aime ce contact direct», confirme Ionel Xhurdebise, étudiant au Cefa Saint-Martin. «Ce sont deux milieux qui vont être amenés à travailler ensemble », ajoute Eric Stevens, l'un de ses formateurs. Qui se réjouit de voir des élèves «qui ont eu un parcours difficile, qu'on a souvent jetés de l'école par la fenêtre, pouvoir rentrer ici, par la porte, dans une école supérieure, pour travailler avec de futurs collègues».

«Surtout, poursuit Ionel, ça nous fait chaud au coeur de réaliser quelque chose pour les petits...» Dans la «maison-mange», Vincent Finken, étudiant de Saint-Luc, lance aussi spontanément: «Ce qui est très fort, c'est l'émerveillement des enfants. C'est une récompense». On dirait que c'est gagné: ce mardi, avant de s'atteler à la déco de l'arc-en-ciel, les petits s'amusent, à quatre pattes, au rez-de-chaussée de la maison-soleil; se planquent dans le four de la maison-mange, avant d'aider les étudiants à terminer les «sièges-en-dents». «Attention, la maison-arbre pourrait se déconstruire si elle n'est pas clouée», s'inquiète une fillette auprès des étudiants. «Dis, c'est dur à ouvrir, votre truc, là!», indique une autre en testant la porte du four.

«En fait, les enfants sont des clients exigeants», sourit un étudiant. Mais des clients pas comme les autres: le «Village éphémère» déborde de leur créativité sans limite: «Ils pensent à des formes imaginaires et des couleurs que les adultes n'oseraient pas nous demander...».

Dans le grand hall, les différents acteurs du projet s'échangent leurs savoirs. «Pinky», une artiste (designer de mobilier contemporain) qui collabore aux ateliers du Créahm, raconte: «Les stagiaires de Coudmain maîtrisent une technique que nous ne maîtrisons pas au départ. Nous, on fonctionne à l'instinct, à l'improvisation. On leur envie un peu leur technique, eux nous envient notre spontanéité. C'est un échange intéressant». A ses côtés, Alain, jeune artiste handicapé mental, nous parle de son billard, tout en courbes, multicolore, qu'il a réalisé à partir de matériaux de récup': les pieds aux formes bizarres sont en fait des chutes de bois résultant de la construction des gradins. Il fallait y penser.

«Ici, on est beaucoup en contact avec les gens, on apprend à s'exprimer, dialoguer avec d'autres acteurs de la construction, à s'organiser dans son travail», se réjouit Franck, stagiaire à Coudmain, lâchant un instant sa scie. A 32 ans, il pense avoir trouvé sa voie dans la menuiserie, après avoir vécu un parcours socio-professionnel un peu chaotique.

«On a découvert une richesse terrible, confie quant à elle Marie-Thérèse Noé, l'institutrice des petits «concepteurs» du Village. Le projet permet évidemment d'aborder la différence. J'espère que cela va retourner vers les parents, que leur regard à eux aussi va changer». C'est aussi le souhait des animateurs du Créahm: «Ce n'est pas toujours évident de convaincre les familles du potentiel artistique qu'ont en elles les personnes handicapées. On oublie trop souvent ces capacités, en ne mettant en avant que les difficultés du handicap».

Décidée à faire tomber encore bien des murs, la troupe de l'Opéra de campagne dévoile son rêve: jouer la pièce en plein air, avec pour toile de fond la mer ou une forêt, au clair de lune. A l'instar de la maison-arbre imaginée par les enfants: «On a laissé un trou dans le toit, pour pouvoir voir les étoiles...».

© La Libre Belgique 2001

PAR SOPHIE LEBRUN

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