Scènes Production ambitieuse, à Aix, dont les chœurs de Pygmalion sortent vainqueurs.

Tout comme "Ariadne auf Naxos" de Strauss présenté hier, "Dido and Aeneas" de Purcell rejoint le thème de ce Festival d’Aix-en-Provence 2018 - le dernier dirigé par Bernard Foccroulle - qui place les grandes figures féminines de l’Antiquité au cœur de sa programmation. Cet opéra "vraisemblablement créé en décembre 1689 au pensionnat pour jeunes filles de Chelsea" (avant le ballon rond) est court, délicat, chambriste, mais de cela on n’aura qu’un vague écho.

L’action sera déplacée sur les vestiges de remparts militaires, face à la mer et aux éléments déchaînés - superbes décors d’Aurélie Maestre - et ce ne seront ni les sorcières ni les dieux qui arracheront Enée aux bras de son amante, mais la juste revanche des quatre-vingts vierges de Chypre naguère arrachées à leurs familles pour aider Dido, fuyant la Phénicie, à peupler Carthage - Qart Hadasht, la "nouvelle ville".

De l’intime au politique

Des rétroactes avérés que l’on découvrira, sur le mode poétique, dans un prologue signé Maylis de Kerangal, donné à mi-voix par l’artiste malienne Rokia Traoré et doucement accompagné par le saz de Mamah Diabaté N’Goni. Hélas - deux fois hélas ! - mardi soir, à 22 h, la France venait de gagner contre la Belgique, clameurs, sirènes et klaxons montaient de la ville, le sort des vierges chypriotes passa au second plan.

Mais un contexte plus recueilli n’aurait pas entièrement sauvé la mise : en transformant le drame personnel de Dido en insurrection sociale, la mise en scène de Vincent Huguet a déplacé le focus musical, élevé la sorcière au titre d’héroïne (elle se fera d’ailleurs abattre), donné la place d’honneur aux chœurs et réduit les poignants lamentos de la reine à d’agaçantes jérémiades.

La punition est sévère, y compris pour les solistes, l’ironie du sort voulant que les chœurs aujourd’hui triomphateurs portent le même nom - Pygmalion - que le frère parjure et incestueux que fuyait Dido.

La sorcière mène la lutte

La soprano sud-africaine Kelebogile Pearson Besong ayant quitté la production pour des raisons de santé, c’est la mezzo française Annik Morel - finaliste très aimée du Reine Elisabeth 2011 - qui a repris le rôle de Dido, sans parvenir, à ce stade, à lui donner la consistance dramatique ni la séduction vocale espérées. Étrangement, le rôle assez fade d’Aeneas trouve avec le baryton américain Tobias Lee Greenhalgh un interprète charismatique et crédible, et si la gracieuse Belinda de Sophia Burgos a un peu de mal à s’imposer, la sorcière de Lucile Richardot met le feu au plateau.

On l’aura compris, volant la vedette aux solistes, l’orchestre et surtout le chœur de l’Ensemble Pygmalion, fondé par Raphaël Pichon et placé sous la direction du subtil Vaclav Luks, attirent toute l’attention, le premier pour sa dynamique, son sens théâtral et la profusion de ses couleurs, le second - bénéficiaire évident du concept de Vincent Huguet - pour son engagement scénique, porté par une excellente direction d’acteurs, et pour la pureté, la justesse et la beauté des voix.

Retransmis en direct le 12 juillet à 22 h sur France Musique et en léger différé sur Arte et Arte Concert.