Scènes

Ce n’était apparemment pas une création en Belgique - l’œuvre aurait déjà été donnée à Gand vers 1970 - mais l’œuvre n’en reste pas moins une rareté : l’Opéra flamand monte "Das Wunder der Heliane", et la formidable musique d’Erich Wolfgang Korngold vaut à elle seule le déplacement. Si vous aimez Wagner ou Richard Strauss, Schrecker ou Zemlinsky, ou plus encore "Die Tote Stadt", l’opéra que le même Korngold a tiré de "Bruges la morte" de Rodenbach, ce "Miracle d’Eliane", créé en 1927 à Hambourg, est fait pour vous. Même déchaînements vocaux, même sensualité suffocante, même luxuriance orchestrale. En plus, et en mieux.

L’histoire est à la fois simple et fascinante : Heliane, Reine d’un pays de nulle part et seul personnage doté d’un prénom, est aimée de son dictateur de mari, mais se refuse à lui. Elle tombe par contre sous le charme d’un prisonnier, l’Etranger, qui lui demande d’abord une mèche de ses cheveux d’or, puis de voir son pied nu, puis de découvrir la pureté du reste de son corps. Même si elle refuse de se donner à l’étranger, elle est accusée d’adultère par le Souverain. Appelé à témoigner, l’Etranger préférera se suicider que de révéler ce qu’il a vécu avec la Reine. Le Souverain veut alors condamner son épouse à mort, mais s’en remet finalement au jugement de Dieu : pour prouver sa pureté, elle devra ressusciter l’Etranger. Elle y parviendra, avant d’être finalement poignardée par son mari. Et de ressusciter pour un splendide duo final avec l’Etranger.

Un décor misérabiliste

Allégorique ? A l’évidence. Et le principal défaut de la production de David Bösch - dont on avait pourtant apprécié à l’Opéra flamand les mises en scène d’"Idomeneo" ou "Elektra" - est d’avoir nié cette dimension hors du temps et ce nulle part, préférant opter pour un décor misérabiliste, trop visiblement bon marché et à ce point passe-partout qu’on a l’impression de l’avoir déjà vu dans vingt autres spectacles : un terrain vague et sale de terre noire à peine orné de quelques graminées, de vieux tonneaux rouillés, de jerrycans, d’une chaise en plastique et d’un écran de cinéma en plein air à moitié détruit qui, au deuxième acte, fait place à un wagon de marchandises à l’abandon. Pareille esthétique de la laideur - si l’on ose écrire - tue une bonne partie de la poésie de l’œuvre, comme le confirme par l’absurde la scène finale, soudainement plus forte parce qu’un rideau rouge a été tiré sur la crasse ambiante.

Même problème avec le personnage d’Heliane. Habituée de la scène de l’Opéra flamand, Ausrine Stundyte ne manque pas de vaillance et de charme, mais en faire comme ici une blonde peroxydée aux cheveux filasse habillée comme une danseuse de Rosas (robe blanche portée sur des bottines et des genouillères) ne permet pas de comprendre la fascination qu’éprouvent pour elle l’Etranger et le Souverain. Et si l’on peut comprendre que la soprano lituanienne n’ait pas eu envie de se dévêtir devant toute la salle, il devait être possible de trouver une solution scénique plus convaincante pour le dévoilement de son corps que de la faire monter sur un tonneau et enlever sa robe pour se retrouver en combinaison.

Absente de la mise en scène, la sensualité qu’appelle l’œuvre l’est aussi de la direction musicale d’Alexander Joel. L’Anglais a de l’énergie à revendre et un vrai sens théâtral, mais sa baguette, trop cartésienne, peine à restituer la volupté venimeuse et iridescente de la partition de Korngold, surtout avec un orchestre qui semble un peu terne. Restent heureusement d’excellentes voix : Stundyte bien sûr, parfois un peu courte et instable en début de soirée mais s’améliorant ensuite, mais aussi le ténor anglais Ian Storey (l’Etranger), son collègue belge Denzil Delaere (le juge aveugle) ou le baryton-basse Tomas Tomasson (le Souverain).

---> Gand, Opera, jusqu’au 23 septembre, puis à Anvers du 1er au 10 octobre. Rens. : 070.22.02.02 ou www.operaballet.be.