Scènes

Trente-deux ans que la Monnaie n’avait plus affiché "Lucio Silla", brillant exercice dans le genre contraint de l’opera seria d’un Mozart de seize ans enchantant en 1772 le public milanais : la production de Patrice Chéreau de 1985 était, il est vrai, de ces spectacles parfaits qui marquent à ce point les mémoires qu’on se dit qu’il est difficile de faire mieux.

Pour ses débuts à la Monnaie, Tobias Kratzer joue avec succès la carte de l’actualisation : le dictateur romain est ici un homme puissant (chef mafieux ? Politique ? On verra la police venir l’arrêter à la fin) mais élégant : il vit au milieu de la forêt dans une de ces villas ultramodernes comme on les concevait dans les années 60 (rez-de-chaussée aveugle mais premier étage entièrement vitré), change constamment de chemise blanche et tente d’obtenir les faveurs de Giunia par la séduction plutôt que par la force. Quoique. Les caméras de surveillance sont omniprésentes (les micros aussi, sans doute) et, télécommande à la main, Silla surveille sa captive jusqu’à l’obsession : une partie des fenêtres de l’étage se transforme en immense écran tandis que, en dessous, le dictateur se fait voyeur entre une quinzaine de téléviseurs de toutes tailles. Parfois aussi, les "replay" à l’infini permettent de découvrir que les choses se sont passées autrement que ce que les spectateurs croyaient avoir vu : Silla a frappé Giunia, puis il l’a violée, et c’est le remords qui explique son improbable clémence finale.

Le dynamisme de la vidéo

La vidéo permet de créer du visuel et de l’action dans de longs airs qui, sinon, peuvent sembler longs, aussi splendide soit la musique. Il en va de même de la fine caractérisation des personnages : Giunia en pin-up sensuelle et volontaire, Celia (la sœur de Silla) en femme enfant un peu folle (un personnage très cinématographique rejouant les actions principales dans sa maison de poupées), Cinna (le conseiller comploteur) en inquiétant mélange entre Drago Malefoy et Paolo Arrivabeni et Aufidio, le confident de Silla, prenant l’allure (et l’habit XVIIIe) d’un Léopold Mozart fantomatique, avec à la clé une légère réécriture d’un récitatif à la fin où Silla lui dit "Donc, tu n’existes pas ?". On ne comprend pas en revanche pourquoi Kratzer a fait de l’impétueux Cecilio une sorte de "geek/nerd" à lunettes, portant jean, parka et chemise à carreaux sur un t-shirt, amant très improbable, timoré et velléitaire de la belle Giunia. Et on n’est pas vraiment convaincu par le traitement gothique (et du coup un peu grotesque) des chœurs façon "Walking Dead".

De retour dans la fosse après "Foxie" au printemps, Antonello Manacorda fait à nouveau forte impression. Le chef italien a parfaitement assimilé tout l’apport du mouvement baroque et, parfois en recourant à de très légers aménagements de l’orchestration, mène la soirée avec clarté, précision et dynamisme. Il excelle aussi à faire ressentir, particulièrement dans les passages purement orchestraux ou les récitatifs accompagnés, toute la noirceur du drame.

Extraordinaire, brillantissime…

Exception faite d’un Carlo Alemano puissant mais usé dans le petit rôle d’Aufidio, la distribution est excellente : un Jeremy Ovenden à la projection limitée mais d’une grande élégance dans le rôle-titre, une Lenneke Ruiten brillantissime dans les aigus et les coloratures de Giunia (fût-ce au prix d’un léger fléchissement au deuxième acte), une impeccable Simona Saturova en Cinna, une Anna Bonitatibus fabuleuse et aux nuances superbes en Cecilio et une extraordinaire Ilse Eerens en Celia.

---> Bruxelles, jusqu’au 15 novembre; www.lamonnaie.be