Scènes Dudamel dirige avec une volupté sensuelle. Mais Guth rate sa "Bohème" dans les étoiles.

Pour beaucoup de mélomanes, Gustavo Dudamel est un chef de disques : adoubé par la prestigieuse Deutsche Grammophon, il reste rare en concert par chez nous, et ses apparitions à l’opéra sont plus exceptionnelles encore. L’Opéra de Paris offre l’occasion de découvrir le prodige vénézuélien dans Puccini, et cela vaut le détour : il dirige "La Bohème" avec une sensualité voluptueuse et gourmande, arrondit les angles, porte les chanteurs, soigne la transparence des détails orchestraux (certains moments ont la clarté de la musique de chambre) et ne manque aucun des climax dramatiques. Il dirige une distribution de premier plan, dominée par le formidable Rodolfo du ténor brésilien Atalla Ayan et par la Mimi à la voix puissante et charnue de la soprano bulgare Sonia Yoncheva. Remarquables également, les seconds rôles : Aida Garifullina, brillante Musette ou Roberto Tagliavini, émouvant Colline.

Côté mise en scène, on est moins convaincu, et c’est d’autant plus désolant que Claus Guth est, pour le reste, un des meilleurs metteurs en scène d’opéra actuels et que ses lectures, pour radicales qu’elles puissent être, ne cherchent jamais la provocation ou le gadget et sont toujours interpellantes et pertinentes. Rappelant que le livre dont est tirée "La Bohème" évoque des scènes de jeunesse telles que les personnages les regardent à la fin de leur vie, Guth propose ici d’ajouter au recul du temps celui de la distance la plus extrême : Rodolfo et ses colocataires sont quatre cosmonautes dans un vaisseau spatial en panne dont les réserves d’énergie, mais aussi de nourriture, d’oxygène et d’eau sont à peu près taries : au fil des quatre actes, on suit leur agonie progressive, tandis que les plus belles heures de leur passé leur reviennent pour la dernière fois à l’esprit.

Façon "Star Wars"

La mise en scène mêle donc un présent conjugué au futur (avec un immense vaisseau spatial façon "Star Wars" pour les deux premiers actes, et un alunissage pour les deux derniers) et des flash-backs. Mais, très vite empêtré dans les limites inhérentes à son concept, Guth est tenu de dédoubler certains personnages, faisant chanter tantôt ceux du futur (en combinaisons spatiales) et tantôt ceux du passé. Pour ajouter encore à la confusion, il supprime certains personnages (Benoît, le propriétaire, est ici à l’état de momie) et en ajoute d’autres (un maître de cérémonies à la fois mime et magicien). Allo, Mimi, ici Houston : où êtes-vous ?

--> Paris, jusqu’au 31 décembre, www.operadeparis.fr. Diffusion dans les salles UGC le 12 décembre et sur France Musique le 14 janvier.