Scènes Partition brillante et séductrice mais livret trop prosaïque de Pommerat pour le nouvel opéra de Boesmans. Critique Nicolas Blanmont

Le Belge Philippe Boesmans est aujourd’hui reconnu internationalement - ou en Europe en tout cas - comme un des plus importants compositeurs d’opéra de notre temps, et chacun de ses opus est attendu comme un événement. C’est plus encore le cas à la Monnaie où il fait pratiquement partie des meubles, lui qui fut compositeur en résidence et créa ici cinq de ses six opus précédents (de "La Passion de Gilles" en 1983 à "Au monde" en 2014, en passant par "Reigen", "Wintermärchen", et "Julie"). Et Boesmans, natif de Tongres passé par Liège et la RTBF, incarne mieux que quiconque les deux facettes communautaires de la belgitude.

C’était donc l’effervescence mardi pour la première de "Pinocchio", son nouvel opéra, et ce même si l’ouvrage avait déjà été créé à Aix-en-Provence en juillet dernier. C’est qu’en outre, on retrouvait la salle de la Monnaie après deux bonnes années d’exil entre Théâtre national, Cirque royal et Palais provisoire à Tour et Taxis. Le Roi et la Reine étaient donc présents, trônant au centre de la première rangée du premier balcon (belle Brabançonne jouée façon chambriste !), entourés de la direction de la Monnaie au grand complet, de ministres (Jambon, Reynders), du bourgmestre de Bruxelles (le seul à avoir sorti son smoking), de Boesmans et même de Sylvain Cambreling, ancien directeur musical du Théâtre national sous l’ère Mortier. Ex-patron de la Monnaie mais également coproducteur de "Pinocchio", Bernard Foccroulle était présent également, mais installé quant à lui au parterre.

Conte en clair-obscur

L’histoire est connue. Si pas par le conte de Collodi, à tout le moins par le dessin animé de Disney : le pantin de bois sculpté par Gepetto (qui s’appelle simplement ici "le père"), les mauvais garçons qui le détournent du chemin de l’école, le nez qui s’allonge à force de mensonges, l’inquiétante transformation en âne et, finalement, les retrouvailles père-fils dans le ventre de la baleine et l’expulsion libératrice. Mais le mot "conte" n’est pas suivi de merveilleux : le "Pinocchio" de Boesmans n’est pas "Hänsel et Gretel" de Humperdinck, ni même une "Cendrillon" (Rossini ou Massenet). C’est une histoire noire : par sa succession de péripéties qui, chaque fois, écartent le pantin du droit chemin, par les beaux éclairages en clair-obscur d’Eric Soyer et ces rideaux successifs qui tiennent lieu de décor unique, par le texte ancré dans un quotidien prosaïque sans fioritures ni négations du livret de Pommerat, ou par ce rôle de récitant, pompeusement désigné comme "le directeur de la troupe" mais sorte de vieux pantin décharné et déformé, magnifiquement tenu par Stéphane Degout. Il y a bien quelques rares éclairs de couleur - le rouge du juge sur sa tribune (mais il enverra Pinocchio en prison), le blanc de la fée sur ses échasses invisibles - mais la noirceur domine : ce "Pinocchio" peut être vu par les enfants, il ne leur fera pas peur (sauf peut-être les personnages de meurtriers façon Ku-Klux Klan ?) mais il les déprimera solidement. "Lasciate ogni speranza" (Abandonnez tout espoir), aurait-on dit dans un autre opéra.

La patte enchantée de Boesmans

La partition de Boesmans est, pourtant, extraordinairement séductrice et séduisante. Les premières minutes sont même un véritable enchantement et, plus d’une fois (l’attente au champ des miracles, le pays de la vraie vie…), on succombe à des bouffées de poésie. Le trio récurrent de musiciens sur scène (violon tzigane, accordéon et saxophone) se révèle souvent enchanteur par sa nostalgie tendre et, çà et là, le spectateur reconnaît (ou on croit reconnaître ?) des citations, depuis le "Connais-tu le pays" de "Mignon" jusqu’au prélude de "L’Or du Rhin" pour la baleine en passant par quelques autres, dont un choral luthérien. Mais on reconnaît surtout la patte et le style Boesmans dans cette musique qui s’adapte si aisément au texte, qui se met toute entière au service du projet dramatique.

Patrick Davin, une fois de plus aux commandes d’un opéra de Boesmans, met toute sa maestria au service de cette munificence sonore. Et la distribution, outre Degout (qui tient également plusieurs petits rôles), est impeccable, avec notamment Chloé Briot dans le rôle de Pinocchio, Vincent Le Texier en père, Marie-Eve Munger en fée colorature et encore Yann Beuron et Julie Boulianne.

Défaut de poésie

La seule faiblesse de l’œuvre, finalement, réside dans le livret de Pommerat. A force de se vouloir contemporain, l’auteur et metteur en scène français a opté pour une langue trop ordinaire, assez pauvre et sans valeur poétique intrinsèque. Mais, surtout, il se contente d’une narration linéaire, parfois inutilement longue et insistante (comme les premières scènes entre Pinocchio et son père) et qui ne laisse pas place à l’ellipse et aux sous-entendus. Faute d’offrir des possibilités de développement psychologique à ses personnages, le librettiste Pommerat plombe le spectacle, même si le metteur en scène qu’il est aussi ici est un habile directeur d’acteurs.

Or, c’est ce manque d’ampleur et de légèreté du livret qui fait qu’on admire ce "Pinocchio" sans jamais en être ému.

Bruxelles, la Monnaie, jusqu’au 16 septembre. Infos & rés.: 02.229.12.11, www.lamonnaie.be