Scènes Le chef-d’œuvre de Debussy vu par des chorégraphes belges et un chef argentin : plus souvent prosaïque que poétique.

C’est en 2014 que la Flandre a fusionné l’Opéra flamand et le Ballet flamand et que les deux compagnies ont formé une structure commune. Près de quatre ans, c’est le temps normal pour la gestation d’un spectacle dans le monde lyrique.

Aujourd’hui, pour la première fois, le public peut donc découvrir l’aboutissement d’un projet commun : une nouvelle production de "Pelléas et Mélisande" mise en scène par les chorégraphes Sidi Larbi Cherkaoui et Damien Jalet.

L’espace scénique imaginé par Marina Abramovic est tout en cercles : un espace circulaire sur lequel évoluent les protagonistes, de plus petits cercles horizontaux pour figurer les étendues d’eau, un grand cercle à la verticale derrière les protagonistes, qui monte et descend des cintres au gré des scènes et qui se fait tour à tour œil immense ou vue de la galaxie et de ses étoiles par la magie des vidéos virtuoses de Marco Brambilla.

Un œil de bœuf immense aussi dans la façade du château d’Allemonde, où l’on verra tour à tour les danseurs prendre des poses torturées, Mélisande lisser ses longs cheveux ou Golaud observer les jeunes amoureux. Le reste du dispositif scénique est fait d’immenses dents de plastique blanc sale, comme des icebergs pointus.

Danseurs ? Il y en a, évidemment, du Ballet flamand : c’est l’essence même du projet. Une demi-douzaine, masculins uniquement, presque omniprésents. Ils sont parfois figurants, parfois protagonistes - tissant une toile qui emprisonne Mélisande - parfois éléments de décors mobiles ou figés. Vêtus seulement d’un pagne couleur chair et de grenouillères, cachant parfois leurs visages sous des heaumes d’écailles d’argent qui leur donnent l’allure de tortues Ninja, le vert en moins.

Postures, torsions et contorsions, à peine quelques pas fugitifs : les corps ne sont pas ici symbole de liberté, mais de mal-être et de malaise. Ce "Pelléas" n’est pas celui des brumes et du mystère, mais celui d’un étouffement que viennent encore renforcer les bruitages électroniques qui, parfois, séparent les actes.

Un Pelléas raffiné et émouvant

Comme souvent quand des chorégraphes prennent le contrôle d’un opéra, il est moins question de raconter l’histoire que de l’illustrer. Aux trois premiers actes, on s’ennuie un peu : les personnages ne sont que grossièrement esquissés et chantent chaque fois face à la salle plus qu’en interactions entre eux, comme si la mise en scène s’était plus concentrée sur les danseurs que sur les chanteurs. Pour ne rien arranger, la direction musicale de l’Argentin d’Alejo Perez s’avère sèche, trop rapide souvent voire superficielle, et l’orchestre couvre plus d’une fois les premiers rôles, dont la projection se révèle limitée.

Les choses s’améliorent heureusement en deuxième partie de soirée. Le Golaud de Leigh Melrose garde ses limites de puissance dans le médium et le grave, et son français est toujours loin d’être parfait (il n’est hélas pas le seul, il n’y a aucun francophone dans la distribution), mais le baryton anglais se révèle formidable acteur quand il s’agit de montrer la violence désespérée du Prince. Son collègue sud-africain Jacques Imbrailo est un Pelléas raffiné et émouvant, plus incarné que la Mélisande un peu fade de Mari Eriksmoen. Le meilleur vient de deux seconds rôles : un formidable Arkel (Matthew Best) et un Yniold impeccable (Anat Edri, déjà remarquée en Nannetta dans le récent "Falstaff").


---> Anvers, Opéra flamand, jusqu’au 13 février. Gand, Opéra flamand, du 23 février au 4 mars. Rens. : 03.202.10.20 ou www.operaballet.be