Scènes

ENTRETIEN

Depuis le 30 octobre, la série `Musique et poésie´ ( Rideau de Bruxelles et département musique du Palais des Beaux-Arts) cartonne avec un spectacle atypique et poétique, qui, déjà en janvier, avait été donné à bureau fermé. Le titre est simple : `Erik Satie´. Et le sujet n'est, a priori, pas de ceux qui font courir les foules. Mais pour avoir été débusqué avec finesse, et humour, et tendresse, par l'impayable trio Jules-Henri Marchand, comédien, Alexandre Tharaud, pianiste, et Jean Delescluse, chanteur, l'auteur des `Gymnopédies´ et de `Allons-y Chochotte´ est (re)monté au top dix des étoiles.`Re-monté´ parce qu'il apparaît clairement qu'Erik Satie pose toujours problème aux mandarins de la culture, et que les esprits forts s'agacent de l'engouement qui saisit chaque génération pour le fameux `ermite d'Arcueil´, plus direct sans doute dans son expression que le furent ses savants contemporains, Schoenberg ou Stravinski, par exemple, mais tout aussi préoccupé qu'eux des questions de son temps.

Ornella Volta, biographe attitrée, quoique par hasard, de Satie, relate avec amusement la réflexion de Pierre Boulez: `Tous les ans, on ressort Satie, je ne comprends pas pourquoi´ et la répartie de John Cage: `Il (Boulez) ne comprend pas ce qu'il ne connaît pas´.

D'origine italienne - napolitaine - Ornella Volta n'est par arrivée à Satie du premier coup. Intéressée par l'architecture, elle s'est orientée ensuite vers le cinéma, puis vers la littérature fantastique. Bref, un peu de tout. Comme Satie lui-même, qu'elle allait découvrir non par sa musique mais par ses écrits et sa poésie exclusive. C'était au début des années 70.

`Après avoir récolté une première manne de textes, j'ai cherché un éditeur: aucun Français n'était intéressé et c'est la maison italienne Adelphi, spécialisée dans la littérature viennoise (!), qui publia le premier recueil, en italien. Par la suite, Champ Libre publia en France trois éditions successives (en langue originale) et ce fut le départ d'une série d'expositions à thème: `Satie et Picasso´, `Satie et Picabia´, `Satie et la danse´, etc. qui mirent bientôt en évidence l'incroyable diversité d'intérêts de l'artiste et débouchèrent également sur diverses publications, notamment `Satie et Cocteau, les malentendus d'une entente´. J'ai peu à peu été amenée à lire toute la correspondance de Satie, à établir des chronologies et à voir se dessiner une sorte de biographie fragmentée, de l'artiste et de l'homme´.

Quelle relation avez-vous établie ainsi avec Satie? Une relation d'amour? De séduction?

Justement pas. Je dirais plutôt que c'est quelqu'un qui me stimule, avec qui je m'entends bien. Mon travail à son sujet est un travail rigoureux, objectif, qui est aujourd'hui rejoint pas les anglo-saxons. Les écoles officielles dénigraient Satie, les solitaires le savouraient. Après mes premiers travaux, les témoignages ont afflué, j'ai pu encore rencontrer des témoins directs - Arthur Milhaud et son épouse Madeleine, Georges Auric. J'ai rassemblé ainsi des milliers de pièces, répertoriées aujourd'hui à l'Institut de la Mémoire de l'Edition Contemporaine.

Qu'est-ce qui suscite l'engouement pour Satie auquel on assiste (une fois encore) ?

Satie, c'est un esprit d'une fantaisie et d'une liberté extraordinaires, mais aussi un être de simplicité et de bon sens. On a pu parler de son pessimisme, ou de sa mélancolie, il s'agit plutôt d'une forme de radicalité. Il a proposé un langage musical nouveau que peu ont compris au moment même - la reconnaissance est arrivée bien plus tard, de façon indirecte, notamment par John Cage - mais, plus que de reconnaissance, il avait besoin de contacts, d'échanges, d'un milieu de vie. S'il a choisi d'aller vivre à Arcueil, dans une cabane sans confort, c'était pour des raisons économiques, mais aussi pour être parmi des gens simples, libres par rapport à la culture dominante. Satie était un homme bon, qui s'occupait des voisins et des enfants. De sa vie personnelle, on ne connaît pratiquement rien sauf sa relation orageuse avec Suzanne Valladon...

Il lui aurait sans doute plu de connaître la chaleur d'un foyer, mais il était conscient de son choix et fier de ce choix.

Une personnalité exemplaire ?

Le compositeur Georges Auric disait : `ç'aurait été un saint s'il n'avait pas tant bu´...

En compagnie de Robert Wangermée, Ornella Volta sera l'invitée de Jean-Pierre Verheggen, au Palais des Beaux-Arts, ce jeudi 7 novembre à 18h; `Erik Satie´, au PBA, chaque jour jusqu'au 16 novembre à 20h15, journées pluridisciplinaires et pédagogiques, les 12 et 15 novembre. Info et rés.: 02/507 83 61 www.rideaudebruxelles.be

Exposition d'Alechinsky: `Un miroir sans tain pour Satie´, au salon d'art, rue de l'Hôtel des Monnaies, 81, à 1060 Bruxelles, jusqu'au 7 décembre; 02/537 65 40

© La Libre Belgique 2002