Où un thriller politique écrit en 1882 balaie le symbolisme de 2012

Marie Baudet, envoyée spéciale à Avignon Publié le - Mis à jour le

Scènes

Etrange, l’effet que peut produire un spectacle. Vous émouvoir, vous galvaniser, vous assommer, vous décevoir, vous laisser de marbre, vous indigner, vous pousser à l’introspection, vous faire penser différemment, vous grandir, vous pétrifier. Avec leur concentré de propositions en un temps réduit, les festivals ont aussi pour effet de provoquer des collisions d’émotions, des carambolages de réflexions. A fortiori si, au hasard d’un programme, les thématiques se font écho.

Ainsi aura-t-on quasiment enchaîné, en une même soirée, "15 %" de Bruno Meyssat (jusqu’au 26 juillet, à Montfavet) et "Un ennemi du peuple" par la Schaubühne Berlin (jusqu’au 25, à l’Opéra-Théâtre d’Avignon).

Publiée par Henrik Ibsen en 1882 et créée à Oslo en 1883, la pièce est ici présentée en version allemande (adaptation et dramaturgie : Florian Borchmeyer) surtitrée (traduction : Uli Menke), dans une mise en scène qui fait d’elle un thriller politique parfaitement contemporain. L’histoire en effet a de très actuelles résonances.

Thomas Stockmann, médecin dans une petite ville thermale de province, a après analyses décelé plus qu’une anomalie : un défaut magistral. Les eaux qui alimentent les Thermes sont contaminées par des micro-organismes pathogènes. Les patients venus parfois de loin se faire soigner repartent avec d’autres maux. L’information doit être rendue publique aussitôt, avant que sans tarder soient entrepris d’importants travaux pour dévier le cours des canalisations. La presse locale et les notables assurent Stockmann de leur soutien. Cependant le maire, qui n’est autre que le frère du docteur (et son employeur au sein de la municipalité), fait front : cette nouvelle risque de mettre à mal non seulement les Thermes, qui devront fermer pour longtemps, mais la réputation de la ville entière, dont par ailleurs les finances ne lui permettent pas d’assumer le coût des travaux, à moins de lever un nouvel impôt Peter Stockmann oppose donc à l’article remis par Thomas Stockmann à son camarade rédacteur en chef une version "politiquement correcte", qui évite toute panique et minimise les retombées néfastes de l’affaire. Quant aux interventions nécessaires, elles se feront, dit le maire, petit à petit.

Peu à peu les soutiens du médecin tombent, la gratitude espérée fait place à la suspicion ; lui-même est menacé de perdre son emploi s’il divulgue son étude et son projet. Aussi se résout-il à prendre la parole en public afin de convaincre ses concitoyens, malgré les risques qu’il court.

A ce moment précis du récit, le metteur en scène Thomas Ostermeier (l’un des directeurs artistiques de la Schaubühne Berlin) ouvre soudain les vannes et - dans la lignée néanmoins de la position d’Ibsen, qui tend la pièce entre rationalisme et fanatisme - ouvre littéralement le débat. Stockmann est à la tribune, ses opposants se sont glissés dans la salle, les lumières se rallument et des micros circulent : tandis qu’entre les personnages les positions se tendent, les paroles se radicalisent, le débat est ouvert, pour de vrai. Le soir de la première, les spectateurs ont parlé de l’affaire du Mediator ou encore des emplois sacrifiés chez PSA ; lors de la représentation de vendredi on évoqua entre autres Fukushima. Le tout en entrant de plein gré dans le jeu des personnages.

Bientôt néanmoins les acteurs reprennent le contrôle, et Stockmann est lynché à coups de balles de peinture qui maculent plateau et parois (il faut ici noter la scénographie à la fois simple et sophistiquée, avec ses éléments dessinés à la craie, de Jan Pappelbaum). Alors qu’un nouveau coup de théâtre vient ajouter aux questions et au suspense de ce véritable thriller à portée politique. Auquel d’ailleurs Ostermeier a donné pour sous-titre "L’Insurrection qui vient", emprunté au livre publié en 2007 par le "comité invisible". Loin de toute récupération, et singulièrement sans surfer jamais sur la vague écologiste, le metteur en scène ose affronter, avec élégance et l’appui d’une distribution remarquable, le premier degré salutaire aux sujets essentiels - aussi actuels il y a cent trente ans qu’aujourd’hui.

C’est précisément ce qui oppose "Un ennemi du peuple" à "15 %", performance (ce n’est pas un défaut) trop longue (là, si) à travers laquelle Bruno Meyssat entend nous donner une leçon sur l’économie et le monde de la finance depuis la crise des subprimes. Dans la réalité, le sujet nous touche au moins indirectement. Ici, le symbolisme broyeur plombe toute intelligibilité. Et les mots, à entendre ou à lire, ne viennent que se superposer aux images et aux actions, sans rien éclairer. Pour ne laisser au final qu’une impression de gâchis.

Marie Baudet, envoyée spéciale à Avignon

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