Scènes Jean-Baptiste Delcourt livre à de jeunes acteurs l’âpre poème dramatique de Peter Handke.

Les retrouvailles d’une fratrie quand sonne l’heure de l’héritage : une toile de fond que la pièce de Peter Handke partage avec bien d’autres œuvres de fiction. Si la situation est a priori banale, l’œuvre de l’auteur autrichien se distingue par la poésie qui s’en dégage, et que Jean-Baptiste Delcourt, artiste multiple signant là son premier projet théâtral personnel, a prise à bras-le-corps.

© Michel Boermans

Sous certaines lumières, "Par les villages" ("Über die Dörfer", 1981) est un texte daté. Or l’éclairage que lui offre la Cie F.A.C.T. (en accueil en résidence au Théâtre Océan Nord) revient à sa source, s’accorde à son souffle. Une ampleur voisine de celle de la tragédie antique : longs monologues, langue ciselée, mots pesés, précision clinique, puissance lyrique. En se focalisant sur l’acuité du texte plutôt que sur l’anecdote qui le sous-tend, le jeune metteur en scène met l’accent sur "une vérité qu’on cherche - et qu’on ne trouve pas"

Une vérité questionnée, malmenée, tordue, oubliée, prise en tenaille entre ville et campagne, entre col blanc et col bleu. Entre Gregor (Aurélien Labruyère), devenu écrivain et citadin, l’aîné, le propriétaire de la maison parentale, celui qui a le pouvoir d’aider, et ses frère et sœur restés au village : Hans (Angèle Baux), ouvrier sur les chantiers, et Sophie (Jeanne Dailler), réclamant que l’un renonce à sa propriété et l’autre à son usufruit pour, sur hypothèque, ouvrir le commerce dont elle rêve. Il y a, aussi, le fils de Hans (Pablo Stella), l’intendante et la vieille dame (Anne-Marie Loop), pour qui "il n’y a peut-être pas d’enfer, mais il y a de la malédiction".


Chemins ardus

Tous, distinctement, disent la vie rurale et ouvrière, les valeurs défendues et celles qui se délitent, les souvenirs, les heurts de la fratrie, la houle familiale régulièrement apaisée par ce constat : "On est quand même tous là." Les chemins qui se séparent, les convictions qui s’éloignent, les déchirements brutaux et les réconciliations hasardeuses.

Réclamant du spectateur une écoute attentive, parfois ardue, le spectacle livre, à ce prix, ses beautés - malgré quelques maladresses ou de fugaces tentations de cabotinage.

Le vaste plateau brut de l’Océan Nord est émaillé d’éléments épars (bétonneuse, banc, balançoire, souche vermoulue, feuilles entassées…) qui disent le temps passé aussi bien que le présent, l’emprise de l’homme sur la nature. Cette nature qui ne peut être "ni le refuge ni l’issue" mais qui "donne la mesure".

© Michel Boermans

C’est Nova (Taïla Onraedt), personnage à la fois le plus fantomatique et le plus ancré, étonnante pythie, qui ouvre ce sombre tableau noir vers l’infini, la couleur, la lumière, l’instant fragile et noble. "Sois doux et fort. Sois malin. Interviens et méprise la victoire, dit-elle. Surtout, aies du temps et fais des détours. Laisse-toi distraire. Fous-toi du drame du destin."

Bruxelles, Océan Nord, jusqu’au 29 avril, à 20h30 (mercredi à 19h30). Durée : 2h15. Infos & rés. : 02.216.75.55, www.oceannord.org