Scènes

Ils ne sont que trois sur une large scène dépouillée. Mais quels trois ! Deux très grands chorégraphes et, ici aussi, danseurs - Anne Teresa De Keersmaeker et Boris Charmatz -, et une violoniste virtuose, Amandine Beyer qui jouera sur scène, la bouleversante Partita pour violon seul n°2 de Bach. Trente minutes de musique sublime pour 1h30 de spectacle, un Pas de deux pour 3 solistes. La création de "Partita 2" ouvrira ce vendredi le Kunstenfestivaldesarts, avant de partir en juillet, au Festival d’Avignon où il sera donné dans la Cour d’honneur du Palais des Papes en clôture et pour terminer en beauté les années dirigées par Vincent Baudriller et Hortense Archambault. "Partita 2" fera ensuite une longue tournée dans le monde au rythme des possibilités pour ces trois artistes. Anne Teresa De Keersmaeker (ATDK) et Boris Charmatz (BC) se sont beaucoup vus à Avignon, en 2011, quand BC en était l’artiste associé. "J’ai admiré comment Anne Teresa était curieuse de tout. Nous partagions, cette année-là, la Cour d’honneur, elle, avec "Cesena", moi, avec "Enfant". Nous nous étions rencontrés au préalable pour réfléchir à ce que pourrait être cette édition du Festival. C’est alors qu’est né le désir de faire quelque chose ensemble. Nous avons improvisé à deux, sur des bases du vocabulaire d’Anne Teresa, comment, par exemple, marcher est déjà l’ébauche de la danse. J’avais eu un choc en découvrant Fase et plus récemment, "En atendant". Elle y posait les questions de base : qu’est-ce qu’un spectacle ? Qu’est-ce que la lumière ? Qu’est-ce que poser le pied ? J’avais été aussi impressionné par sa manière d’intégrer dans le cloître des Célestins, les bruits de la ville et par sa décision d’enlever la scène."

Pendant deux ans, ils ont travaillé à deux, par petites séances, à Bruxelles ou à Rennes où BC dirige le Musée de la danse. A les voir réunis la veille de la première, une grande complicité les unit. "Je ne connaissais pas tant le travail de Boris, explique ATDK, mais nous partageons le même désir de travailler comme chorégraphes et comme danseurs."

Sentiez-vous le désir, voire la nécessité de danser alors que vous êtes avant tout chorégraphes ?

ATDK : Avant d’être chorégraphe, je me sens d’abord danseuse, c’est ce que j’aime le plus. J’ai toujours combiné les deux. Je dansais dans tous mes premiers spectacles. Comme chorégraphe, il y a beaucoup de choses que je ne peux comprendre qu’en les expérimentant sur mon corps. À un moment, j’ai dû lâcher un peu la danse, d’abord pour des raisons privées mais aussi à cause de l’évolution de mon travail : le contrepoint en danse (NdlR : les lignes de mouvements se superposent), l’arrivée des hommes qui pouvaient réaliser des mouvements que je ne pouvais pas faire. Mais le besoin de danser demeurait et ce fut un luxe inouï, ici, de danser à nouveau, de travailler la danse à Rennes.

L’amour de la musique vous réunit aussi...

BC : Ce fut cela aussi le plaisir de ces nombreuses séances de travail

ATDK : Dans tout ce que j’ai créé, j’ai beaucoup pris à la musique et aux intuitions des danseurs qui ont travaillé avec moi. J’apprends d’eux et je leur suis si reconnaissante. Quelle chance de pouvoir travailler avec des musiciens d’exception comme Amandine Beyer cette fois.

Pourquoi avoir choisi ce morceau de Bach, magnifique et déchirant ?

ATDK : Il y eut d’abord le désir de travailler ensemble. Puis, nous avons cherché la forme avant d’avoir l’idée d’un duo. Et enfin, Bach est alors arrivé avec qui j’ai un rapport particulier (la musique de Bach était au centre de Toccata et de Zeitung). Et la partition pour violon seul cadrait avec mon désir actuel de travailler dans le minimalisme.

BC : Bach rêvait d’harmonies complexes, mais dans cette partita, il réduit sa musique à une boîte de bois avec quatre cordes et la musique essaie quand même de jouer les accords manquants. Il procède à une réduction mais celle-ci attire tout ce qui est autour. Bach, ici, maximalise le minimum.

ATDK : Cette musique a quelque chose d’une cathédrale. Elle n’est pas sèche, mais elle est sans pitié, déchirante. Dans la chaconne, ce long et monumental mouvement de quinze minutes dans cette partita, Bach va à bout des possibilités du violon, il est écorché.

Comment danser à côté d’une telle musique? Boris Charmatz parle d’une “montagne” et dit avoir rarement vu de pièce chorégraphique réussie sur Bach ?

ATDK : Nous sommes partis de questions de base : qu’est-ce que le mouvement ? Comment est-il généré par son architecture ? Comment le corps, par la marche, peut définir le mouvement ? Cette partita appelle au mouvement. Elle comprend une "courante" qui appelle à courir. Une gigue, une sarabande, une allemande, qui renvoient à la danse. Bach s’est appuyé sur des danses folkloriques et sur la musique de danse française.

BC : Bach c’est la rigueur. Mais la musique de danse a une grande rigueur, elle ne peut être futile.

ATDK : Mon premier partenaire est la musique. J’aime regarder la musique, le mouvement qui est dans la musique, et j’aime écouter la danse. J’aime écouter la musique quand elle émerge de la danse, même dans le silence. J’ai eu, dès le début, des moments de silence dans mes chorégraphies où la musique continuait à travers les corps comme dans "Elena’s aria" et plus récemment "The Song" et "En atendant". L’apport des artistes plasticiens Ann Veronica Janssens et Michel François fut essentiel. Ils sont venus avec des questions, des gestes justes : qu’est-ce que le bruit d’un mouvement ? Quand on ajoute un son, comment cela change-t-il notre perception ? Qu’est-ce qui se passe quand un musicien est sur scène et j’ai eu souvent la chance de pouvoir travailler avec de magnifiques musiciens sur scène. Il y a dans ce spectacle des moments de silence et d’autres purement musicaux où on regarde la musique. Je continue mon travail de réduction, non pas pour arriver à l’essence des choses, ce serait "moralisant", mais pour intensifier nos perceptions et nos émotions.

BC : Un chorégraphe comme Xavier Leroy travaille aussi à regarder le geste musical. Quand j’ai travaillé sur le solo pour violoncelle de Lachenmann, je trouvais inutile de danser à côté, il faut regarder la musique.

Vous parlez du plaisir de danser (il est manifeste à vous voir) mais aussi du “plaisir de penser” ?

BC : Ce spectacle est une vraie expérience physique pour nous. On y danse beaucoup. C’est plus une chorégraphie pour de jeunes danseurs !

ATDK : Être sur scène est une manière de s’étonner du monde.Quand on chorégraphie, on organise le temps et l’espace. Les idées les plus abstraites, comme la géométrie, se mêlent avec l’ADN des danseurs qui portent une expérience humaine. C’est proche de ce que porte la musique de Bach : une pensée abstraite ancrée dans la matière, mathématique et sensible à la fois. La dimension transcendante de Bach est inscrite dans sa chair.

BC : Bach nous oblige à entrer dans la structure même de la composition. On a travaillé sur la "basse" cachée dans les 32 variations de la chaconne. Comment la chorégraphie peut montrer cette "basse" ? Montrer les piliers de l’architecture de Bach ? A travers une danse très physique, comment fabriquer une architecture qui montre celle de la musique ? -

L’artiste Michel François signe la scénographie. Dans “En atendant”, son apport décisif fut d’abord d’enlever le maximum ?

ATDK : Il y a une blague qui court dans notre compagnie. Il faudrait que les équipes techniques soient dorénavant appelées équipes de nettoyage, car leur tâche est d’abord d’enlever ! Mais c’est la force de ces plasticiens d’apporter peu de choses mais justes, de travailler quasi en négatif. Pour moi, le minimalisme apporte une beauté supplémentaire et permet de capitaliser sur le corps.

Il est rassurant de voir le grand public adhérer à cette démarche...

ATDK : Vos oubliez l’accueil difficile

que connut "The Song" à Paris lors de

sa création au Théâtre de la Ville ! Mais il est exact que, sans faire de compromis, j’ai eu un rapport formidable avec le grand public. Quand, à Avignon, deux mille spectateurs, dans un silence total, écoutent une danseuse faire un bruit léger. Cela me rappelle en 1982, à mes débuts, quant ma mère et venue voir Fase avec des femmes du voisinage, habitant des fermes et qui n’avaient jamais vu de la danse. Fase était sur la musique répétitive de Reich. Ces femmes ont ensuite discuté entre elles et ont dit qu’elles avaient appris à voir le différent dans le semblable, comment les différenciations se font. C’était formidable.

"Partita 2" d’Anne Teresa De Keersmaeker et Boris Charmatz, au Kaaitheater pour le Kunstenfestivaldesarts, du 3 au 8 mai. Ensuite à Avignon. Res : www.kfda.be