Scènes

Adaptée par Denis Laujol du roman de Lydie Salvayre, une parole crue et musicale. Création au Poche. Critique.

"Une mauvaise pauvre est une pauvre qui ouvre sa gueule." 1936. Montserrat, quinze ans, se présente à une riche famille de son village de Haute Catalogne, qui cherche une bonne. Le maître de maison la juge "bien modeste". Elle s’offusque de ces mots, du dédain qu’ils contiennent. Elle n’entrera pas au service de don Jaume Burgos.

Cet été-là, Montse va découvrir la révolution, la solidarité, l’amour, la guerre. Et, 75 ans plus tard, perdant la mémoire, ne plus se souvenir que de ces moments de pleine vie, de fol espoir. Et du goût de l’anisette… 

© Seuil

Ce roman, intitulé "Pas pleurer", qui valut à Lydie Salvayre le prix Goncourt 2014, est en fait l’histoire de sa propre mère, leur dialogue, le portrait d’une jeune femme et de ses idéaux naissants, une plongée dans une page noire de l’histoire européenne - l’engouement des premiers élans anarchistes, la progression des nationalistes, la montée de la dictature. L’exode aussi. 

Des racines, des échos

Originaire du sud-ouest de la France (où fuirent d’innombrables migrants espagnols en 1939), Denis Laujol, acteur et metteur en scène, a non seulement obtenu l’autorisation d’adapter le roman, mais enthousiasmé l’auteure par ce vœu. Le récit, dit-il, ne parle "pas vraiment de la guerre d’Espagne, mais de l’espoir né de tout soulèvement populaire, et de l’écrasement d’une révolution".

© Yves Kerstius

C’est à Marie-Aurore d’Awans, elle-même à demi Catalane, et par ailleurs sa compagne, que Denis Laujol a confié l’ample tâche de porter toutes les voix de "Pas pleurer". Avec elle, sur scène, il y a la musicienne Malena Sardi, sa guitare aux langueurs incisives, la scénographie dépouillée et picturale d’Olivier Wiame sous les lumières de Xavier Lauwers. Et la voix off d’Alexandre Trocki pour porter les mots de Bernanos, "écrivain, catholique, monarchiste", témoin dénonçant l’épuration militaire.

L’actrice - silhouette nerveuse, regard perçant - passe sans cesse de la langue affûtée de la fille au "fragnol" imagé, décalé de la mère, avec, lors de la première, une application qui ira en s’assouplissant. Sa performance cependant, guidée sur la voie d’une simplicité aussi grave que ludique, offre une belle résonance à la prose de Lydie Salvayre, à son élégance, son humour, sa colère.

© Yves Kerstius

Marie Baudet

Bruxelles, Théâtre de Poche, jusqu’au 8 avril, à 20h30. Durée : 1h15 env. De 8 à 18 €. Rencontre avec Lydie Salvayre à l’issue de la représentation du jeudi 23 mars. Infos & rés. : 02.649.17.27, www.poche.be