"Plus ça va mal, plus il faut s’ouvrir"

Guy Duplat Publié le - Mis à jour le

Scènes

C’est une manifestation rare qui se passe pour l’instant à Kinshasa. Un vrai festival de théâtre et de danse contemporains, un mini Avignon, initié par le KVS à Bruxelles, aidé par de nombreuses associations dont le Centre Wallonie-Bruxelles de Kinshasa. Dix jours, deux spectacles par jour, concerts, ateliers, etc. Cent soixante artistes sur scène et 70 personnes dans l’organisation de l’événement qui se déroule du 21 juin au 1er juillet. Jan Goossens, directeur du KVS et Faustin Linyekula, le danseur et chorégraphe congolais, nous en parlent depuis Kinshasa.

"C’est l’édition la plus ambitieuse de ce festival depuis ses débuts, explique le premier. La priorité a été de rassembler des artistes africains venus du Congo et d’ailleurs en Afrique, des artistes formidables qu’on voit en Europe, et qui, pour la plupart, seront invités dans le festival d’Avignon 2013 (pour lequel le Congolais de Brazza, Dieudonné Niangouna, sera l’artiste associé) mais qui n’ont quasi jamais l’occasion de se produire en Afrique et de s’y rencontrer."

Le festival a commencé par un concert de Baloji dans la salle du Zoo devant 600 personnes en majorité congolaise. "Une occasion de montrer un artiste connu chez nous mais bien moins au Congo avec une musique moins commerciale que celle des stars de Kin comme Werrason." Dieudonné Niangouna y joue avec 11 comédiens des deux Congos. Le chorégraphe du Mozambique vu au dernier Kunsten y est, comme Faustin Linyekula, qui y joue son solo "Cargo" et "More, more, more future".

À côté, on y présente des artistes plus jeunes que le KVS a accompagné ces dernières années.

Cette initiative n’est pas aidée par le gouvernement congolais, ni combattue d’ailleurs. "Ce gouvernement est très faible". Mais elle ne l’est plus non plus par le gouvernement flamand. "Nous recevons par contre, de plus en plus des soutiens locaux de partenaires privés congolais et le soutien de nombreuses fondations internationales et ceux du Centre Wallonie-Bruxelles et de l’Institut français. Le gouvernement bruxellois aussi nous aide. Mais il n’y a plus un euro venu du gouvernement flamand. En Flandre, l’ouverture vers ce type de festival devient de plus en plus faible. On a vu lors des discussions récentes sur les subventions aux scènes, que le KVS avait finalement réussi à sauver les meubles, mais dans le cadre de cette discussion, au lieu d’être soutenu par les commissions pour ce travail en Afrique, on nous a dit que nous devrions plus tourner en Flandre et pas au Congo. Heureusement qu’un fonds allemand nous alloue déjà 200000 euros pour l’édition prochaine et qu’Avignon aussi nous aide."

Pourquoi est-ce si nécessaire d’aller au Congo ? Jan Goossens explique d’abord que pour un théâtre comme le sien, la dimension internationale est importante et que le Congo est aussi en lien avec une importante communauté congolaise de Bruxelles. "Mais de plus, tous ces artistes viennent chez nous en Europe, au KVS. L’Europe bénéficie du fruit de leur travail, il n’est que logique de leur rendre la pareille et de faire le geste d’aider à ce qu’ils puissent aussi se montrer en Afrique."

Faustin Linyekula appuie : "Aujourd’hui, le Congo est très isolé et il est important de recevoir cette vraie bouffée d’oxygène, de pouvoir voir des spectacles. Comment pourrions-nous nous développer, y compris culturellement, si on ne voit jamais rien ? Face à l’insécurité partout, à la menace d’une reprise de la guerre à l’Est, c’est le moment de miser sur la culture qui peut nous apporter un autre regard dans ce contexte." À l’égard de la tentation du repli qui prend l’Europe, Faustin plaide l’ouverture : "rien de bon ne se développe quand on se replie. Plus l’Europe s’ouvre, entre autres à l’Afrique, mieux elle pourra juger sa propre réalité. Que l’Europe vienne voir comment des artistes en Afrique gardent l’enthousiasme, le rêve, la créativité, malgré une crise bien plus forte que celle qui frappe l’Europe. Il y a des leçons à en tirer. Si l’Europe va mal, c’est une raison de plus pour s’ouvrir et refuser de s’enfermer."

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