Scènes

Une table haute de travail. Des outils. Deux caissons translucides renfermant une poupée d’enfant. Daniel apporte les dernières retouches à l’une d’elles : “Vos parents vont vous prendre avec tendresse dans leurs bras. Ils vont attendre d’être seuls avec vous […]”. Sa femme Judith déboule, tout affairée à préparer la conférence de presse du lendemain. C’est que Daniel est “le Gepetto des temps modernes”, entend-elle présenter aux journalistes.

Dans cette petite entreprise familiale, chacun a sa place, son rôle : Daniel est le maître-fabricant, Judith œuvre à faire tourner la boutique, et leur aînée, Brigitte, coud les robes des poupées. Une affaire qui roule. En apparence.

Mensonge et déni

Ce jour-là, “une dame”, Pelopia, a pris rendez-vous à l’atelier pour passer commande d’une poupée. “Je suis votre plus grande admiratrice”, salue-t-elle Daniel. Et le fragile équilibre familial de voler en éclats. “Dès que t’a passé la porte, j’ai su que c’était toi, lâche Brigitte à celle qui n’est autre que sa sœur cadette, Estelle, que ses parents, à la suite d’une terrible nuit, ont fait passer pour muette et placée en institution. J’aimerais savoir ce que tu es venue faire ici”. “Tu ne peux pas comprendre, lui répond-elle. Il y a longtemps, il y a des choses qui se sont passées ici”.

Douloureux, tabou, destructeur, l’inceste est dans “Des yeux de verre” abordé frontalement, sans détours. Le texte de Michel Marc Bouchard, fort et poétique, expose les faits, en ne versant ni dans le brutal ni dans le pathos, mais bien en jouant subtilement sur la relation du père à ses poupées et en faisant se confronter les quatre membres de cette famille enfermée dans le mensonge et le déni.

On soulignera ici le jeu brillant des quatre acteurs qui insufflent à leur personnage une force et une fragilité à fleur de peau : il y a Daniel (Alexandre Trocki), le père, abuseur, qui depuis la mise à l’écart de sa muse Estelle, vit replié dans son atelier; Judith (Patricia Ide), la mère qui, dans le déni le plus total, s’échine à préserver la réputation de son mari, à tout prix…; Brigitte (Jeanne Kacenelenbogen), la sœur aînée, talentueuse couturière, qui, devenue la nouvelle proie de son père, est jalouse et totalement perturbée par son amour pour lui; et Pelopia/Estelle (Soazig De Staercke), la cadette, la poupée de son père, déterminée plus que jamais à faire éclater la vérité. Quatre personnalités brisées au destin scellé par le poids du secret.

Si le propos est dur, l’ambiance n’est jamais pesante ou oppressante, et ce, grâce à la très belle mise en scène d’Emmanuel Dekoninck : sous un jeu de lumières aux teintes bleutées, le fond de la scène est constitué de niches où sont projetées les ombres de poupées, des poupées aux regards d’enfants, des poupées aux yeux de verre.

Bruxelles, Le Public, jusqu’au 23 juin. Infos et rés. : 0800.944.44. - www.theatrelepublic.be